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Aristote et la philosophie première – 2e partie : le thème de « La métaphysique »

« La métaphysique » est donc un bricolage de textes d’Aristote et, comme si cela ne suffisait pas, le titre de l’œuvre qu’ils forment l’est également. On le doit à Andronicos de Rhodes ; comme il a choisi de placer ces textes après ceux sur la physique, il a simplement pris comme titre la métaphysique, c’est-à-dire « après la physique », du moins c’est ce qui semble en apparence, car il est également possible de traduire le titre par « au-delà de la physique ».

Rien que l’interprétation du choix de ce terme pose déjà un vrai casse-tête et de plus, pour ajouter au problème, Aristote n’utilise lui-même pas ce terme de « métaphysique » : ce dont il parle dans « La métaphysique », c’est de la philosophie première (πρώτη φιλοσοφία – protē philosophia).

La question est ainsi de savoir ce qu’il faut comprendre par « métaphysique ». S’agit-il d’un prolongement de la physique à un niveau supérieur, ou plutôt plus profond ? S’agit-il au contraire d’un espace coupé de la physique, se situant sur un autre plan, de type mystique, voire divin ? S’agit-il d’un discours même sur Dieu directement ? Et ce Dieu a-t-il une réelle existence ou bien n’est-il qu’un simple principe justificateur, un simple outil intellectuel en attendant mieux ?

Pour dire les choses plus directement : soit « La métaphysique » traite du cœur de la Physique, de son noyau dur, soit cette œuvre annonce un plan supérieur plus ou moins inaccessible, mais relativement compréhensible.

L’anecdote d’Ibn Sina, Avicenne, le géant de la philosophie de la civilisation islamique arabo-persane, le grand commentateur de « La métaphysique » au moyen-âge, est ici éloquente et possède un sens très profond :

« Alors je revins à l’étude de la science divine. Je lus le livre intitulé : Métaphysique (d’Aristote).

Mais je n’en comprenais rien ; les intentions de son auteur restaient obscures pour moi ; j’eus beau relire quarante fois ce livre, d’un bout à l’autre, au point de le savoir par cœur, je n’en saisis ni le sens ni le but ; je désespérais de l’entendre par mes propres moyens et je me dis : « Ce livre est incompréhensible ».

Un jour, enfin, je passais par le bazar des libraires. Un marchand tenait un livre, dont il cria le prix ; il me le présenta dans mon découragement, je le repoussai, convaincu qu’il n’y avait nul profit en cette science.

Le vendeur insista, disant : « Achète ce livre ; il est à bon marché. Je le vends au prix de trois dirhems parce que son propriétaire est dans le besoin ». Je l’achetai donc : c’était le livre d’Abou-Nasr-al-Farabi, Commentaires sur la métaphysique.

Je revins à ma demeure et je m’empressai de le lire : sur le champ, les buts poursuivis par l’auteur de ce livre se découvrirent à moi parce que je le savais déjà par cœur. Tout réjoui de cet événement, je fis abondante aumône aux pauvres, en action de grâces, dès le lendemain. »

Aujourd’hui nous ne disposons pas de l’ouvrage d’Alfarabi, mais simplement de huit pages d’un texte à ce sujet, peut-être un synthèse, dont il existe deux versions relativement concordantes. Alfarabi y fait la remarque suivante, qui a forcément été ce qui a marqué Avicenne : « La métaphysique » ne traite pas de Dieu.

Il faut considérer ici les choses à deux niveaux. Chez Platon, on a le monde d’en bas et le monde d’en haut, avec celui d’en bas qui n’est que l’image imparfaite de celui d’en haut. Le sens de la philosophie est de s’intéresser au monde d’en haut et les choses s’arrêtent là ; le platonisme sombrera toujours plus dans le mysticisme, forcément, puisque le monde d’en bas est sans intérêt réel, étant une copie imparfaite du monde d’en haut.

C’est le sens caché de l’allégorie de la caverne et cela donnera ce qu’on appelle le néo-platonisme.

Aristote, quant à lui, rejette ce monde d’en haut. Ce qui l’intéresse, c’est la réalité matérielle, c’est la nature, d’où son obsession pour la science concrète, notamment la biologie. Il n’y a pas pour lui de « monde des idées » dont la réalité serait une copie. Il reconnaît toute sa valeur à la réalité.

Cependant, pour s’en sortir, il est comme les déistes de l’époque de la révolution française : il a besoin d’un démarreur, d’une origine au monde, d’un grand architecte, d’un grand horloger, d’une entité ayant mis toute la réalité en mouvement. Aristote l’appelle « moteur premier », ou bien Dieu, c’est même là d’ailleurs le sens réel, historiquement parlant, du concept de Dieu.

Cela signifie que chez Aristote, on n’a pas un monde d’en bas et un monde d’en haut, mais deux mondes cohabitant : le monde réel d’un côté, Dieu comme grand démarreur de l’autre. Les deux coexistent, éternellement (puisque si Dieu est toujours pareil et que donc s’il joue le rôle d’un démarreur, il le faut éternellement, et donc le monde existe lui aussi, parallèlement, éternellement).

Or, « La métaphysique » ne parle de Dieu comme grand démarreur, et c’est cela qu’Avicenne a compris en lisant Alfarabi. L’ouvrage parle de pourquoi il y a une réalité matérielle : c’est cela, la réelle « métaphysique ».

Cela laissera bien entendu place à un vaste débat pour savoir si chez Aristote le « démarreur » divin avait une importance ou pas, c’est-à-dire si Aristote était plutôt un matérialiste déiste ou plutôt un athée faisant avec les moyens du bord.