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Augustin – 13e partie : le culte des nombres

Il est significatif que le mysticisme d’Augustin puise dans la clef véritable de l’idéalisme religieux, à savoir le culte des nombres. C’est la conséquence obligatoire de la conception idéaliste du rapport entre l’Un et le Multiple.

Puisque Dieu est 1, la réalité qui est multiple s’appuie sur ce 1. Les nombres, invisibles à la matière, aux corps, composeraient l’univers, aussi faut-il se tourner vers le concept de Dieu.

Voici ce qu’il dit, de manière tortueuse, dans le Traité du libre-arbitre :

« En réfléchissant à la formation des nombres eux-mêmes, tu verras facilement que nous n’en avons pas acquis la connaissance au moyen des sens corporels.

En effet, tout nombre tire son nom du nombre de fois qu’il contient l’unité.

S’il la contient deux fois, il s’appelle deux ; trois fois, il s’appelle trois ; s’il la renferme dix fois, il s’appelle dix ; tous les nombres sans exception tirent leur nom de là, et chacun d’eux se nomme tant de fois l’unité. Mais quiconque fixe sa pensée sur la vraie notion de l’unité, trouve sans difficulté qu’elle ne peut être perçue par les sens corporels.

En effet, quelque objet que saisissent les sens, toujours il accuse non l’unité, mais la pluralité ; car cet objet est un corps, et par conséquent il a d’innombrables parties.

Pour éviter de passer en revue les corps les plus petits et les moins articulés, je dis qu’un corps, si petit qu’il soit, a toujours une partie à droite et une à gauche ; haut et bas, devant et derrière, extrémités et milieu ; nous sommes forcés d’avouer que tout cela se trouve dans le corps le plus exigu dans ses proportions ; c’est pour cela que nous n’accordons pas qu’aucun corps soit vraiment et purement un, tout en remarquant qu’on n’y pourrait compter cette pluralité sans la discerner au moyen de la connaissance de l’unité même.

Et vraiment lorsque je cherche l’unité dans un corps, et que je suis sûr de ne l’y pas trouver, je connais certainement ce que je cherche, ce que je n’y trouve pas, ce qu’on ne peut y trouver ; disons mieux, ce qui n’y est absolument pas.

Donc, dès que je sais qu’il n’existe pas de corps un, je sais ce que c’est que l’unité ; car, si je ne connaissais pas l’unité, je ne pourrais compter les nombreuses parties de ce corps.

Mais partout où je connais l’unité, ce n’est certainement pas au moyen des sens corporels, puisque par ces sens je ne connais que le corps qui, nous l’avons vu, n’est pas vraiment et purement un.

Or, si nous n’avons pas acquis la perception de l’unité au moyen des sens corporels, nous n’avons pas pu, par ces mêmes sens, acquérir celle d’aucun nombre, je veux dire de ces nombres que nous voyons par l’intelligence.

Car il n’en est pas un seul qui ne tire son nom du nombre de fois qu’il contient l’unité, et la perception de ce fait n’a pas lieu au moyen des sens corporels.

La moitié d’un corps a elle-même une moitié égale aux deux, dont se compose la totalité de la première. Et ainsi, les deux moitiés d’un corps y sont de telle sorte, qu’elles ne sont pas elles-mêmes deux unités indivisibles.

Au contraire, ce nombre qu’on appelle Deux parce qu’il contient deux fois l’unité, sa moitié, c’est-à-dire ce qui est un absolument, ne peut être une seconde fois divisé en demi, tiers, quart, etc., parce qu’il est vraiment et simplement un (Formule de ce raisonnement en arithmétique : 1 divisé par 1 donne 1).

De plus, en suivant l’ordre des nombres, après 1 nous voyons 2, nombre qui, comparé au premier, se trouve en être le double. Mais le double de 2 ne vient pas immédiatement ; 3 est interposé avant 4, qui est le double de 2.

Et ce rapport se poursuit à travers toute la série des nombres, en vertu d’une loi aussi parfaitement claire qu’immuable. Ainsi après 1, c’est-à-dire après le premier de tous les nombres, le premier qui vient en ne comptant pas le précédent, en est le double ; car c’est 2 qui suit 1.

Après le second nombre, c’est-à-dire après 2, toujours sans compter celui-ci, le second qui vient en est le double. En effet, après 2, le premier est 3, et le second 4, double du second nombre. Après le troisième nombre, c’est-à-dire 3 , toujours sans le compter, le troisième en est encore le double.

En effet, après le troisième nombre, c’est-à-dire 3, le premier qui vient est 4, le second 5 et le troisième 6, qui est le double du troisième nombre, Puis, après le quatrième nombre, toujours sans compter celui-ci, le quatrième qui vient en est le double.

En effet, après le quatrième nombre, soit 4, le premier qui vient est 5, le second 6, le troisième 7 et le quatrième 8, qui est le double du quatrième, et ainsi de suite. Tu trouveras dans toute la série des nombres ce que tu as trouvé dans la première addition des nombres, c’est-à-dire dans un et deux, à savoir que dans toute la série, à partir du commencement, après un nombre donné, le nombre cardinal correspondant amène le double du premier nombre.

Cette loi immuable, fixe et inaltérable qui préside à tous les nombres, comment la saisissons-nous ?

Personne ne peut assurément, au moyen des sens corporels, saisir tous les nombres, puisqu’ils sont innombrables.

Comment donc connaissons-nous cette loi qui les embrasse tous ? En vertu de quelle imagination ou de quelle image une vérité mathématique aussi certaine nous apparaît-elle si constitué à travers l’innombrable série des nombres ? N’est-ce pas au contraire en vertu de la Lumière intérieure, que les sens corporels ne connaissent pas ?

Ces preuves et beaucoup d’autres semblables forcent les hommes à qui Dieu a départi le génie de la discussion et qui ne l’ont point obscurci par leur entêtement, à reconnaître que le rapport ou la vérité des nombres ne ressortit pas des sens corporels, qu’elle subsiste invariable et sans altération, qu’elle appartient en commun et qu’elle est visible à tous ceux qui raisonnent. Bien d’autres choses peuvent se présenter à l’esprit qui appartiennent aussi en commun à tous ceux qui font usage du raisonnement, sont comme publiquement à leur disposition, et visibles à l’oeil de l’intelligence et de la raison de chacun de ceux qui les considèrent, tout en demeurant inaltérées et immuables.

Toutefois , j’ai vu sans regret que ce rapport ou vérité des nombres s’est présentée tout d’abord à ta pensée, lorsque tu as entrepris de répondre à la question que je t’avais posée. Car ce n’est pas en vain qu’on voit dans les saints Livres le nombre joint à la sagesse, à l’endroit où il est dit : « J’ai exploré mon cœur lui-même, pour connaître, examiner et scruter la sagesse et le nombre. » »

Voici d’autres argumentations du même type, qu’on trouve dans ses réponses à Quatre-vingt trois questions :

« LV. — Sur ces paroles : « Il y a soixante reines, quatre-vingt concubines et des Jeunes filles sans nombre (Cant. VI, 7.). »

Le nombre dix peut signifier la science de l’univers. Si on l’applique aux choses intérieures et intelligibles, indiquées par le nombre six, il en résulté le nombre dix fois six ; c’est-à-dire soixante ; si on la rapporte aux choses terrestres et corruptibles, qui peuvent être désignées par le nombre huit, on obtient dix fois huit, c’est-à-dire quatre-vingt. Les reines sont donc les âmes qui règnent dans le monde intelligible et spirituel.

Les concubines sont les âmes qui reçoivent une récompense terrestre, et dont il est dit : « Elles ont reçu leur récompense (Matt. V, 2.). » Les jeunes filles sans nombre sont les âmes dont la science, n’est pas fixe et que des doctrines diverses peuvent mettre en danger. Ainsi le nombre, comme nous l’avons dit, signifierait une science certaine, positive et affermie.

LVI. — Des quarante-six ans employés à la construction du temple.

Six, neuf, douze et dix-huit réunis, font quarante-cinq. Ajoutez-y l’unité, tous avez quarante-six qui, multiplié par six, donne deux cent soixante-seize.

Or on prétend que la conception humaine suit la progression suivante : Les six premiers jours elle ressemble à du lait ; les neuf suivants, elle se change en sang ; dans les douze qui viennent ensuite, elle se consolide ; puis pendant dix-huit jours, elle prend la forme complète des membres ; et enfin, pendant le reste du temps jusqu’au, terme, elle prend de l’accroissement.

Si donc à quarante-cinq on ajoute l’unité, qui indique le total à obtenir, puisque six, neuf, douze et dix-huit réunis font quarante-cinq ; cette unité produit quarante-six.

Or quarante-six, multiplié par le nombre six, que nous avons placé le premier de la série, donne deux cent soixante-seize, c’est-à-dire neuf mois et six jours à partir du huit des calendes d’avril jour où l’on croit que le Seigneur a été, conçu parce que c’est ce jour-là qu’il a été crucifié, jusqu’au huit des calendes de janvier où il est né.

Ce n’est donc pas sans raison qu’on dit que le temple, image de son corps (Jean, II , 20,21.), a été construit en quarante-six ans : car on aurait employé à élever cet édifice autant d’années que le corps du Seigneur aurait mis de jours à se développer complètement.

LVII. — Des cent cinquante-trois poissons.

1. « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu (I Cor. III , 28, 23.). » En commençant ici au Chef suprême, on trouve un, deux, trois, quatre objets. De même il est écrit : « Le chef de la femme est l’homme, le chef de l’homme est le Christ, et le chef du Christ est Dieu (Ib. XI, 3.). »

En comptant de la même manière, on trouve encore ici un, deux, trois et quatre. Or un, deux, trois et quatre additionnés, donnent dix.

C’est pourquoi le nombre dix représente bien la doctrine qui montre Dieu créateur et le monde créature.

De plus, comme le corps une fois parfait et immortel est soumis à l’âme parfaite aussi et immortelle, que l’âme elle-même est soumise au Christ et le Christ à Dieu, non comme étant d’une nature différente ou étrangère, mais comme un fils à son père, ce même nombre dix ex prime aussi tout ce que nous espérons pour l’éternité après la résurrection du corps. Peut-être est-ce pour cela que les ouvriers loués pour travailler à la vigne reçoivent un denier pour salaire (Matt, XX, 2.).

Or comme un, deux, trois et quatre réunis font dix ; de même un, deux, trois et quatre multipliés par quatre forment quarante.

2. Si le nombre quatre désigne vraiment le corps, à raison de ses quatre éléments bien connus : le sec et l’humide, le froid et le chaud, et encore parce que la progression du point à la longueur, de la longueur à la largeur et de la largeur à la hauteur en constitue la solidité, qui est ainsi renfermée dans le nombre quatre, il ne sera pas déraisonnable d’exprimer par le nombre quarante l’oeuvre accomplie dans le temps pour notre salut, quand le Seigneur a pris un corps et a daigné apparaître aux hommes sous forme visible.

Car un, deux, trois et quatre, qui désignent le Créateur et la créature, multipliés par quatre, c’est-à-dire figurés par le corps qu’a pris le Sauveur dans le temps, forment quarante. En effet, entre quatre et quatre fois existe cette différence, que le premier indique l’état fixe, et le second le mouvement.

Deux comme quatre se rapporte au corps, quatre fois le rapporte au temps ; et par là se trouve indiqué le mystère opéré corporellement et dans le temps, en vue de ceux qui étaient esclaves de l’amour du corps et soumis aux variations du temps. Donc aussi, comme nous l’avons dit, le nombre quarante est censé désigner avec assez de fondement, l’œuvre même de la Providence dans le temps.

Et si le Christ a jeûné quarante jours (2 Ib. IV, 2.), c’est peut-être pour faire ressortir la pauvreté de ce siècle, qui repose sur le mouvement des corps et sur le temps ; comme aussi, quand il a passé quarante jours avec ses disciples après sa résurrection, c’était par allusion, je pense, à l’oeuvre qu’il a accomplie dans le temps pour notre salut.

Or le nombre quarante, si on additionne ses parties aliquotes, s’élève au nombre cinquante, et a la même signification.

En effet ces parties aliquotes le forment avec exactitude ; or, quand la vie corporelle et visible que l’on mène dans le temps a toute l’exactitude de le justice, on arrive à la perfection dont l’homme est capable.

Cette perfection, comme nous l’avons dit, est exprimée par le nombre dix ; et le nombre quarante,en faisant la somme de ses parties aliquotes produit le nombre dix, parce qu’il s’élève à cinquante, comme nous l’avons dit aussi plus haut.

En effet un, renfermé quarante fois dans quarante ; deux, vingt fois ; quatre, dix-fois ; cinq, huit fois ; huit, cinq fois ; dix, quatre fois ; et vingt, deux fois, réunis ensemble, forment cinquante. Or il n’y a dans le nombre quarante aucun autre nombre, que ceux que nous venons d’énumérer, et dont nous avons formé le nombre cinquante en les additionnant l’un à l’autre.

Après avoir donc passé quarante jours avec ses disciples, après sa résurrection, pour leur recommander l’œuvre qu’il avait accomplie pour nous dans le temps, le Seigneur monta au ciel ; et dix jours après, il envoya le Saint-Esprit (Act. I, 3-9 ; II, 1-4), pour les perfectionner spirituellement et les rendre capables de comprendre les choses invisibles, eux qui n’avaient cru jusque-là qu’aux choses temporelles et visibles.

En effet, par les dix jours après lesquels il envoya le Saint-Esprit, il indiquait la perfection opérée parle Saint-Esprit ; car c’est ce nombre dix que produit le nombre quarante lorsque par l’addition de ses parties aliquotes il devient le nombre cinquante ; et c’est ainsi qu’en vivant avec l’exactitude de la justice on parvient à la perfection, désignée par ce même nombre de dix, qui forme le nombre cinquante en s’ajoutant à quarante.

Donc puisque la perfection opérée par le Saint-Esprit, tant que nous vivons dans la chair sans marcher selon la chair, s’unit à.la vie du temps nous avons raison de penser que le nombre cinquante désigne l’Eglise, mais l’Eglise déjà purifiée et perfectionnée, qui embrasse, dans la charité, la foi de la vie présente et l’espérance de l’éternité future, c’est-à-dire qui réunit le nombre dix au nombre quarante.

Or, soit parce qu’elle est composée de trois espèces d’hommes, les Juifs, les Gentils et les chrétiens charnels ; soif parce qu’elle est marquée du sceau de la Trinité dans le sacrement ; cette Eglise, désignée par le nombre cinquante, si on multiplie par trois le nombre qui lui, est propre, arrive à cent cinquante.

En effet trois fois cinquante font cent cinquante. Ajoutez-y trois, parce qu’il faut indiquer par un signe véritable, éclatant, qu’elle est purifiée dans le bain de la régénération, au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit (Matt. XXVIII,19.), et vous avez cent cinquante-trois.

Or c’est précisément le nombre des poissons pris dans le filet jeté sur la droite.

Si on les dit grands (Jean, XXI, 9-11), c’est parce qu’ils représentent les hommes parfaits, aptes au royaume des cieux. En effet, dans l’autre cas, le filet qui ne fut point jeté sur la droite, prit de bons et de mauvais poissons, qui furent séparés sur le rivage (Matt. XIII, 48. ).

Car, dans l’état présent de l’Église, il y a tout à la fois de bons et de mauvais poissons dans les filets des préceptes et des sacrements divins.

Or la séparation se fait à la fin des temps, c’est-à-dire à l’extrémité de la mer, sur le rivage : les justes règnent d’abord dans le temps, comme il est dit dans l’Apocalypse, puis dans l’éternité au sein de la cité qui y est décrite (Apoc. XXI.) ; là où l’oeuvre du temps, désignée par le nombre quarante, ayant son terme, il ne reste plus que le nombre dix, denarius, le denier, salaire réservé aux saints qui travaillent dans la vigne.

3. Pris en lui-même, ce nombre peut aussi désigner la sainteté de l’Église, opérée par Notre-Seigneur ; car le nombre sept enfermant toute la création, puisque le nombre trois est attribué à l’âme, et le nombre quatre au corps, l’incarnation même s’exprimerait par sept fois trois.

En effet le Père a envoyé le Fils, et le Père est dans le Fils, et le Fils est né d’une Vierge par le don du Saint-Esprit. Voilà bien trois : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

De plus le nombre sept est dans l’homme auquel s’est uni le Fils de Dieu dans l’incarnation pour le rendre éternel.

La somme totale est donc de vingt un, c’est-à-dire de trois fois sept.

Or ce mystère de l’Incarnation a procuré ; la délivrance de l’Église, dont le Christ est le chef (Eph. X, 23.) ; mais cette Eglise ayant été réparée dans son corps et dans son âme ; voilà encore le nombre sept. Or en multipliant vingt-un par sept, à cause de ceux qui sont délivrés par l’Homme-Dieu, on trouve pour total cent quarante-sept.

On y ajoute le nombre six, ou le nombre parfait, attendu qu’il se compose exactement de la somme de ses parties aliquotes.

En effet ses parties aliquotes sont un, qu’il contient six fois ; deux, qu’il renferme trois fois ; trois, qu’il contient deux fois ; et un, deux, trois, réunis, donnent six.

Peut-être est-ce pour ce motif que Dieu a achevé mystérieusement l’oeuvre de la création le sixième jour (1). Si donc vous ajoutez six, le signe de la perfection, à cent quarante-sept, vous obtenez cent-cinquante trois, le nombre des poissons pris le jour où, sur l’ordre du Seigneur, on jeta le filet sur la droite, et non sur la gauche ; où se trouvent les pécheurs. »

C’est une preuve tout à fait parlante de la substance propre à l’idéalisme, qu’il soit néo-platonicien ou catholique, ou de n’importe quelle religion par ailleurs, de n’importe quelle tendance à l’idéalisme, au rejet de la matière.