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George Jackson : Autobiographie − 1970

[10 juin 1970]

Je n’ai probablement pas assez travaillé à rédiger ceci, mais le temps me manque − tout le temps.

Je pourrais atténuer un peu les aspects de ma vie, mais alors ce ne serait plus moi. Le fait important, c’est qu’à la maison et à l’école, j’étais constamment en état d’opposition.

Toute ma vie, j’ai joué la comédie à ma famille ; pour moi, la réalité, c’était la rue. Je ne faisais rien d’autre que de faire semblant avec les bonnes sœurs et les curés ; si je servais la messe, c’était pour avoir l’occasion de voler le vin de messe ; si je chantais dans les chœurs, c’était parce qu’on m’y forçait.

Lorsque nous allions en tournée dans les écoles catholiques des riches Blancs, nous étions toujours bien traités, bien nourris et récompensés par des cadeaux.

Le vieux Père Brown nous détestait, mais il me mettait toujours au premier rang quand nous étions en représentation. Je ne sais pas exactement pourquoi ; j’étais le plus vilain, le plus maigrichon des petits gringalets du groupe.

Les hommes noirs nés aux Etats-Unis et assez chanceux pour être encore en vie à l’âge de dix-huit ans sont conditionnés à voir l’emprisonnement comme inéluctable.

A la plupart d’entre nous, la prison apparaît simplement comme une étape toujours à venir à l’intérieur d’une série d’humiliations.

Etre né esclave dans une classe asservie de la société et n’avoir jamais éprouvé l’existence d’aucun fondement réel permettant un quelconque espoir m’avait préparé aux accidents traumatisants qui conduisent progressivement les Noirs jusqu’aux portes des prisons.

J’étais prêt pour la prison. Ce n’était plus qu’une question mineure de mise au point.

A l’origine, il y a toujours la Mère ; la mienne m’aimait. Parce qu’elle m’aimait et parce qu’elle redoutait pour moi le destin de tous les enfants mâles des mères esclaves, elle a tenté de me comprimer, de me cacher, de me refouler, de me tenir captif dans sa matrice. Les conflits et les contradictions qui me suivront jusqu’à la tombe ont commencé là, dans la matrice.

Ce sentiment d’être prisonnier... c’est une chose à laquelle cet esclave ne se fera jamais, une chose que je ne pouvais tout simplement pas supporter alors, que je ne peux pas supporter maintenant, que je ne supporterai jamais.

On m’a demandé de m’expliquer moi-même « brièvement » avant que le monde ne me règle mon compte. Ce n’est pas facile parce que je ne reconnais pas de caractère unique à une vie ; la notion d’individualisme est trop étroitement liée à la culture décadente du capitalisme. Je me suis toujours efforcé de voir, au-delà des barrières artificielles érigées par d’autres, la part ancienne commune à tous les cerveaux ; j’ai essayé de retrouver l’état d’esprit qui était autrefois celui de tous les Noirs.

Mais alors, comment puis-je expliquer l’esclave fugitif sans faire intervenir la notion de singularité ?

J’ai été pris et jeté en prison à dix-huit ans parce que je ne pouvais pas m’adapter à ce monde. Le rapport que la police a rédigé sur mes activités semble concerner dix hommes : j’y suis étiqueté à la fois comme brigand, voleur, cambrioleur, joueur, vagabond, drogué, terroriste, artiste fugueur, révolutionnaire communiste et meurtrier.

Je suis né à la fin de la grande crise économique. La crise finissait parce que la seconde grande guerre de conquête des marchés coloniaux commençait aux USA. Je me suis arraché à la matrice maternelle, en dépit des efforts de ma mère pour m’y retenir, le 23 septembre 1941. Je me suis senti libre.

Ma mère était une fille de la campagne, de Harrisburg, dans l’Illinois. Mon père est né à Saint-Louis Est, Illinois. Ils se rencontrèrent à Chicago et ils habitaient Lake Street, près de la rue Racine, lorsque je suis né. Ce quartier était l’un des plus anciens de Chicago, en partie ghetto résidentiel, en partie usines.

Le métro aérien passait à quelques mètres des fenêtres de la façade de notre appartement. Il y avait des usines de l’autre côté de la rue et des garages au rez-de-chaussée de notre immeuble. Je me sentais chez moi au milieu de tout ça.

Notre première ascension de l’échelle sociale nous conduisit, en tournant le coin de la rue, au 211 North Racine Street, assez loin du métro aérien. Je me souviens de tous les détails de ma période pré-scolaire. J’avais une sœur de quinze mois plus âgée que moi, Delora, une belle petite fille qui est aujourd’hui une femme superbe. On nous permettait parfois de nous aventurer au-dehors, ce qui à l’époque signifiait ne pas aller plus loin que l’espace enclos et couvert tout proche de notre petit appartement de trois pièces situé au-dessus d’un café.

Nous avions le droit de jouer là seulement après le passage, irrégulier, des camions poubelle. Mais, naturellement, je m’échappais quand je voulais. Superman avait alors plusieurs années de plus que moi et je ne m’identifiais pas vraiment à lui, mais je n’étais pas sans me bercer de l’illusion que je pourrai bien être (avec vingt-trois ans d’avance sur mon temps) Supernégro.

Je m’attachais une nappe autour du cou et j’escaladais la palissade pour atteindre le toit ; malgré les larmes de ma sœur, je me serais rompu le cou en sautant au milieu des poubelles si elle ne m’avait empoigné, tapis de table et tout, et n’avait botté mon petit derrière.

Voir des garçons blancs, dans l’enceinte d’un jardin d’enfants, fut pour moi un événement traumatisant. J’en avais certainement déjà vu sur des journaux illustrés ou des livres, mais jamais en chair et en os. Je me suis approché de l’un d’eux, j’ai touché ses cheveux, gratté sa joue ; il m’a frappé à la tête avec une batte de base-ball.

On m’a retrouvé tassé comme une guenille à l’extérieur de la palissade de la cour d’école.

A la suite de cet incident, ma mère m’envoya à l’école catholique de Saint-Malachy. Cette école était en plein cœur du ghetto, entre les rues de Washington et d’Oakley. Toutes les bonnes sœurs étaient blanches ; quant aux prêtres (il y en avait cinq dans la paroisse), je crois que l’un d’eux était presque noir, ou presque blanc, selon ce que vous préférez.

L’école comptait douze classes, en plus de la maternelle. J’ai passé là neuf ans (dix en comptant la maternelle).

Ce petit groupe de missionnaires, avec leurs drôles de costumes et leur rituel barbare, distribuait à tout venant, sans distinction d’âge, toute la gamme de la propagande occidentale. Le sexe n’était jamais mentionné, sinon avec des chuchotements et des grimaces indiquant qu’il s’agissait de quelque chose d’affreux.

Vous pouviez vous faire pardonner n’importe quoi (ils tenaient à faire de vous des saints), mais être pris la main sous une robe ! Saint-Esprit, confession et racisme.

Saint-Malachy comprenait en réalité deux écoles. Il y en avait une autre, de l’autre côté de la rue, qui était plus privée que la nôtre. Nous jouions et nous nous battions sur le trottoir formant le coin de la rue, en bordure de l’école.

Ils avaient un vaste jardin gazonné et planté d’arbres, entouré d’une grille en fer forgé de deux mètres cinquante de haut (destinée à nous empêcher d’entrer, car il ne semble pas qu’elle en ait jamais empêché un de sortir lorsqu’il en avait envie). Ils étaient tous blancs.

On les amenait à l’école et on les reconduisait chez eux dans de grands autobus privés ou dans les voitures de leurs parents. Nous, les Noirs, allions à pied ou, quand nous pouvions nous le permettre, nous prenions les autobus publics ou les tramways.

La cour des écoliers blancs était équipée de tables de pique-nique où ils prenaient leurs déjeuners au printemps, de balançoires, de toboggans et de gadgets plus compliqués destinés à distraire les enfants plus âgés.

Pendant des années, nous n’eûmes pour jouer que la cohue des trottoirs et la ruelle derrière l’école. Plus tard, un petit gymnase fut construit, mais il était toujours fermé. On l’utilisait seulement de temps à autre pour une partie de basket-ball entre notre école et quelque autre du même genre située dans l’un des divers ghettos noirs de la ville.

Delora et moi nous prenions chaque matin le tram de Lake Street pour aller à l’école ; il nous arrivait d’y aller aussi le dimanche, quand nous étions forcés de participer à quelque cérémonie religieuse. Je suis bien tombé cent fois du tram en marche.

Chaque fois, Delora s’accrochait à moi pour me retenir, mais j’étais trop résolu et nous roulions par terre dans Lake Street avec nos livres et tout, évitant par miracle les voitures qui passaient.

Les autres enfants noirs qui allaient à l’école publique se moquaient de nous. Les filles, à Saint-Malachy, devaient porter un uniforme et les garçons des chemises blanches. J’imagine que les bonnes sœurs et les curés devaient rire aussi chaque fois qu’ils nous racontaient l’un de leurs extravagants mensonges.

Je sais aujourd’hui que la pire erreur que puissent faire des gens en situation de colonisés est de laisser leurs enfants suivre un enseignement organisé par l’ennemi.

Au cours de l’hiver qui précéda ma première année d’école, mon père, Lester, prépara un baril de fer de cent quatre-vingt litres pour y mettre la provision de pétrole destinées à notre petit poêle. Je le regardais nettoyer l’intérieur à l’essence.

Lorsqu’il cessa un moment son travail pour fumer une cigarette, il m’expliqua le danger des vapeurs d’essence. Plus tard, lorsqu’il eût fini de nettoyer le baril, je rampai dehors jusqu’au toit avec ma sœur Delora qui me suivait comme un saint-bernard.

J’avais des allumettes et l’idée d’une explosion était irrésistible. Dès que ma sœur comprit ce que j’allais faire, elle tourna vers moi ses grands yeux tristes et se mit à pleurer.

Je craquai une allumette en me rapprochant de plus en plus du baril. Puis je craquai d’un seul coup tout le petit étui d’allumettes. Delora était à ce moment convaincue que la mort était imminente pour nous deux. Elle fit un dernier courageux effort pour me retenir mais j’étais trop bien décidé.

Je n’étais plus qu’à quelques dizaines de centimètres du baril lorsque je jetai les allumettes. Quand l’explosion se produisit, Delora couvrit mes yeux de sa main. Elle porte encore les traces de ses brûlures. Pour ma part, j’eus le bas du visage brûlé, mais il ne m’en est resté aucune trace.

Tous nos vêtements furent brûlés et arrachés. Sans ma sœur, je serai probablement aveugle.

Mes parentes eurent deux autres enfants tandis que nous habitions North Racine Street : Frances et Penelope. Six personnes dans ce petit espace. Le seul souvenir assez agréable que je conserve de cet endroit, c’est la lumière.

Nous avions beaucoup de fenêtres et rien autour de nous pour faire écran au soleil. En 1949, nous avons déménagé pour aller derrière Warren, près de Western, et c’en a été fini du soleil. Nous n’avions plus aucune fenêtre qui ouvrît directement sur la rue ; même celle qui ne donnait pas sur la cour intérieure était bloquée par un garage.

Nous avions davantage de place, mais le quartier était si mal famé que ma mère ne me permettait jamais, jamais, d’aller dehors, pas même dans la petite cour, sauf lorsqu’elle m’envoyait chercher quelque chose au supermarché ou dans un grand magasin, mais je devais rentrer immédiatement.

Lorsque je voulais m’échapper, ou bien je passais par une fenêtre, ou bien, après avoir jeté ma veste par la fenêtre, je proposais à ma mère d’aller descendre es poubelles. Il n’y avait qu’une seule porte : elle était dans la cuisine et bien gardée.

Durant ces années d’école, je passais la plus grande partie de l’été dans le sud de l’Illinois avec ma grand-mère et ma tante, Irène et Juanita. Ma mère, Georgia, appelait ça « m’éloigner des mauvaises fréquentations ». C’était là que ma mère avait grandi et elle avait pleinement confiance en sa sœur Juanita pour s’occuper de moi. J’étais le seul enfant mâle et le seul qui eût droit à la protection particulière de ma mère. Ces voyages à la campagne avaient du bon, en dépit des raisons pour lesquelles on me les faisait faire. J’appris à me servir de différents modèles de carabines, de fusils de chasse et de pistolets.

J’appris aussi à pêcher. J’appris à reconnaître quelques-unes des plantes comestibles qui poussent à l’état sauvage dans presque toutes les régions des Etats-Unis. Je pouvais sortir de la maison, de la cour, de la ville, sans avoir à m’échapper par la fenêtre.

Dans le quartier noir de Harrisburg, presque tout le monde est plus ou moins parent avec moi. Ce sont des gens loyaux, des justes. Je pourrai lever là une petite armée. J’ai appris à me servir de tous les types de fusils ou de pistolets au cours de ces séjours ; tout le monde possédait une arme. Mon penchant pour les armes à feu et les explosions est à l’origine de mon premier vol.

Les munitions étaient rares, à cause de la pauvreté ... Je dois avouer, à ma honte, que j’aimais tirer sur les petits animaux : oiseaux, lapins, écureuils, tout ce qui pouvait offrir une cible. J’étais un gamin efflanqué, un fléau des bois, un être prédateur.

L’été fini, je retournais dans le Nord pour aller à l’école et reprendre les batailles de boules de neige (qui étaient parfois des blocs de glace) avec les gosses blancs de l’autre côté de la rue.

Je ne me rappelle pas exactement à quel moment j’ai rencontré Joe Adams ; je sais seulement que c’était au cours de mes premières années d’école. Mais je me souviens des circonstances. Trois ou quatre garçons étaient en train de prendre mon déjeuner lorsque Joe se joignit à eux.

Le sac fut déchiré et le contenu se répandit sur le trottoir. Joe se démena et ramassa tout. Mais, après que les autres eurent cessé de rire, il revint vers moi et bourra mes poches de ce qu’il avait récupéré. A partir de là, nous fûmes de grands amis.

Il avait deux ans de plus que moi (deux ou trois ans, à cet âge tendre, c’est beaucoup) et il était plus fort que moi en tout. Je l’observais et je l’écoutais, avec John et Kenny Fox, Junior, Sonny et parfois d’autres. A nous tous, nous avons mis au bord de la faillite les boutiques du quartier.

Mon père et ma mère refuseraient de le reconnaître aujourd’hui, j’en suis sûr, mais en ce temps-là j’avais toujours faim, et les autres aussi. Nous volions de la nourriture, mais aussi d’autres choses qui nous faisaient envie : des gants que j’usais jusqu’à la corde (j’avais toujours froid aux mains), des billes, des jouets et des gadgets pour nos jeux de plein air, que nous trouvions au magasin à prix unique.

Nous mettions à sac le quartier des affaires. La ville était impuissante à se défendre contre nous. Mais laissons-là Joe Jonathan, mon jeune frère, est né à cette époque.

Le personnage qui émerge plus que tout autre au milieu des souvenirs de ces années d’enfance est mon grand-père George « Papa » Davis. Le système social l’avait obligé de se séparer de sa femme. Il n’y avait pas de travail pour les hommes à Harrisburg.

Il était venu travailler à Chicago et envoyait de l’argent aux siens restés dans le Sud. C’était un homme extrêmement agressif et comme, pour un esclave, agressivité égale crime, il allait de temps à autre en prison. Je l’aimais. Il s’efforçait d’orienter ma grande énergie vers une forme correcte de contestation. Il inventait de longues et simples allégories où des politiciens blancs figuraient toujours sous les traits d’animaux (ânes, crapauds, boucs, bêtes nuisibles en général).

Son mépris pour la police était particulièrement virulent. Lui et ma mère se donnaient beaucoup de mal pour me persuader que la pire façon de n’être qu’un nègre, c’était de jouer des poings, du rasoir et du couteau contre d’autres nègres.

Papa m’emmenait, dans sa petite chambre de Lake Street et me donnait à manger, me promenait à travers ce qui était alors la jungle la plus sauvage du pays en attirant mon attention sur les faiblesses de l’attitude des Noirs devant la crise. Je l’aimais.

Il est mort seul, dans le Sud de l’Illinois, pendant la cinquième année que j’ai passée à Saint Quentin ; il vivait là-bas d’une retraite qui, son loyer payé, ne lui permettait guère d’acheter autre chose que des sardines et du pain.

Après la rue Racine, nous sommes allés habiter les grands ensembles de Troop Street, où se déroulèrent les scènes les plus violentes des émeutes de 1958 (les types de ces ensembles se battirent contre les flics avec des mitrailleuses lourdes, des 30 et des 50, équipées de balles traçantes).

C’est là que mes ennuis ont commencé. J’ai été pris une ou deux fois dans des bagarres, mais les flics n’allèrent jamais plus loin que me de me sonner derrière l’oreille avec leur « bidule » et d’envoyer chercher mon père mortifié pour qu’il me ramène à la maison.

Ma famille ne savait pas grand-chose de ma vraie vie. En fait, j’avais deux vies : l’une avec ma mère et mes sœurs et l’autre dans la rue. De temps en temps, j’étais surpris à faire des choses que je n’aurais pas dû faire, et ma mère me tombait dessus. J’ai quitté la maison cent fois, toujours avec l’intention de ne pas revenir.

Nous vagabondions du nord au sud de l’Etat. Je faisais ce que je voulais (je n’ai jamais rien fait d’autre de toute ma vie). Et quand le moment venait où je devais m’expliquer, je mentais.

Je m’étais trouvé une amie à Arkansas, la plus jolie fille de la mission, mais les bonnes sœurs l’avaient persuadé que cette sorte d’amour − caresses, baisers, etc. − était dégoûtante. Presque tout mon temps et mon argent allaient à des filles très libres et charmantes que je rencontrais dans les escaliers des immeubles de quinze étages du quartier.

Ces escaliers étaient nos lieux de rendez-vous et, la plupart du temps, c’était là que s’accomplissaient les rites propres à ce genre de rencontres.

Jonathan, mon nouveau camarade, qui n’était alors qu’un bébé, était ma seule raison de rentrer à la maison. Un frère pour m’aider à piller le monde des Blancs, un père pour être fier de mes hauts faits − je me sentais un fameux petit gars. Mais mon frère était trop petit. Il a maintenant dix-sept ans alors que j’en ai vingt-huit cette année.

Quant à mon père, il était toujours contrit. Je cessais de fréquenter l’école régulièrement et commençait à me faire « piquer » plus souvent par les flics. Commissariat, laïus, et thérapeutique du « bidule ».

Quand je me faisais prendre, c’était surtout parce que j’étais « soupçonné de », ou parce que j’étais dans un quartier où je n’aurais pas dû être. Sauf une ou deux fois, je n’ai jamais été pris en flagrant délit. Les flics ne pouvaient pas m’avoir à la course.

Une cible qui se déplace suivant une trajectoire imprévisible est pratiquement impossible à atteindre avec un revolver à canon court. D’un passage où il y avait une barrière que seuls les initiés pouvaient franchir vite (car il y faisait nuit, même en plein jour), j’atteignais un escalier. Je débouchais sur des toits entre les quels il fallait faire des sauts de deux à trois mètres.

Le flic travaille pour de l’argent, il ne faut pas l’oublier ; moi je courais pour sauver ma peau. Il n’y avait pas un flic dans toute la ville qui fût capable de suivre le chef de la plus timorée des bandes du ghetto.

Mon père sentait qu’il était temps de m’éloigner de Chicago. Aussi, en 1956 (il avait un emploi dans les postes), il obtint son changement pour la région de Los Angeles. Il acheta une vieille Hudson de 1949, m’embarqua dedans, et nous partîmes tous deux vers l’Ouest avec l’intention de faire suivre plus tard le reste de la famille.

Je ne connaissais rien aux voitures. C’était la première fois que nous en avions une. J’observais mon père très attentivement tandis qu’il conduisait l’Hudson ; il nous fallut deux jours pour parcourir les trois mille kilomètres qui séparent Chicago de Los Angeles. J’étais sûr que j’arriverais à me débrouiller très bien avec le levier de vitesse et les pédales.

Dès le premier jour que nous passâmes à Los Angeles, je lui demandai de me laisser essayer.

Il m’envoya promener avec un regard qui voulait dire : « Ah stupide nègre, tiens-toi tranquille. » Nous devions habiter chez son cousin Johnny Jones, à Watts, jusqu’à ce que le reste de la famille nous rejoigne. Il sortit avec Johnny pour aller voir d’autres parents.

Je restai seul, avec la voiture et les clefs. Je tournai au corn, descendis une rue, attendis à un feu rouge, serrai les dents, avalai ma salive, puis m’engageai dans un nouveau virage qui s’acheva dans la glace de la vitrine et la porte d’entrée d’une boutique de coiffeur du voisinage. Les gens de cette boutique étaient si endurcis contre toute émotion que c’est à peine s’ils levèrent les yeux. Je tentai de m’excuser.

Le frère qui possédait la boutique permit à mon père d’effectuer lui-même les réparations. Aucun flic ne fut appelé pour cette affaire qui s’arrangea entre frères. Cependant, il s’en trouva un là par hasard. Je dus me rendre à une convocation de la police un peu plus tard, cette année-là.

Mais le frère avait compris que mon père était pauvre, comme lui, et qu’il avait sur les bras un fils terriblement étourdi, mal adapté, irresponsable, comme il en avait probablement un lui-même, et il ne fit rien pour qu’un problème qui était à régler entre nous fût soumis à l’arbitrage de flics représentant une culture étrangère et ennemie.

Mon père répara de ses propres mains la boutique du frère, après avoir acheté les matériaux. Aucune plainte ne fut déposée contre moi. Mon père redressa le châssis de la voiture, boucha les trous du radiateur, décabossa l’aile, acheta un nouveau phare et le mit en place. Il s’est servi de cette voiture pour aller à son travail et en revenir, pour conduire ma mère au supermarché, accompagner mes sœurs à l’église, pendant quatre ans !

C’était tout ce qu’il pouvait se permettre et il n’en ressentait nulle honte. Jamais il ne me reparla de cette histoire. Je suppose qu’il était convaincu que des mots ne serviraient à rien. Je me suis conduit comme un imbécile, souvent.

Les choses sérieuses ont commencé après notre installation à Los Angeles, mais le bonhomme ne m’a jamais abandonné. Il se sentait humilié d’avoir à se porter caution pour me tirer des pattes de la police, mais il était toujours là. J’ai passé plusieurs mois à Paso Robles pour un prétendu cambriolage dans un grand magasin (Gold’s sur Central Street) et une tentative de vol à l’étalage. J’avais quinze ans et déjà toute ma taille (je n’ai pas grandi d’un pouce depuis).

Au cours de cette histoire, un flic a tiré sur moi six fois, alors que j’étais debout les mains en l’air. Après le second coup de feu, quand j’ai été sûr qu’il essayait de me tuer, je me suis jeté sur lui. Son revolver était vide, mais il m’avait blessé deux fois avant que je le touche. « Oh, débarrassez-moi de ce sale nègre. »

Ma mère s’est évanouie à côté du téléphone quand elle a appris que la police avait tiré sur moi au cours d’une tentative de vol. J’avais avec moi deux camarades pour faire ce coup. Tous les deux avaient eu le temps de se tirer pendant que je me bagarrais avec les flics.

Les Blancs étaient convaincus que les Noirs sont des lâches, ils m’ont interrogé avant de me conduire à l’hôpital. Le traitement médical m’était offert en échange de ma collaboration. D’abord ils ne savaient pas que j’étais blessé mais, dès qu’ils ont vu du sang couler de ma manche, les questions ont commencé.

Une balle m’avait traversé l’avant-bras, une autre m’avait éraflé la jambe. Je suis resté assis à saigner au fond de leur voiture pendant deux heures ; quand ils ont été sûrs que le tétanos était déjà à l’œuvre, ils m’ont conduit dans une petite clinique de Maxwell Street. Une infirmière (ou une doctoresse) noire s’est occupé de moi.

Elle était jeune, elle m’a tout de suite témoigné de la sympathie et donné des conseils. Elle a suggéré qu’avec mes jambes robustes, au lieu de guerroyer contre la culture ennemie, je devrais m’intéresser au football ou aux sports.

Je lui ai répondu que, si elle s’arrangeait pour détourner un instant l’attention du flic qui était dans le hall, je pourrais m’échapper et peut-être prendre un nouveau départ ailleurs, dans le football. Un mois avant que cette histoire ne m’arrive, j’avais acheté une motocyclette à un type et il s’était révélé que la carte rose qu’il m’avait donnée était fausse ou maquillée d’une manière quelconque.

Il s’agissait d’un engin volé et j’avais été pris avec. Ces deux affaires s’ajoutant suffisaient à m’envoyer à ce qu’on appelle en Californie un Centre de correction autoritaire pour la jeunesse. J’allais donc à Paso Robles.

La première fois, j’ai cru mourir. Le simple fait de vivre en cage exige une sérieuse adaptation psychologique. La peur d’être pris a toujours été chez moi plus forte que tout. Ce doit être inné chez moi.

Il doit s’agir d’un caractère acquis, résultat de plusieurs siècles de servitude noire. C’est une chose que j’ai essayé d’éviter toute ma vie. Quand ils m’ont attrapé en 1957, j’avais quinze ans et j’étais mal préparé à ce changement brutal. Les maisons de correction sont des endroits où l’on attend de vous une capitulation totale, il faut complètement cesser de résister, ou alors...

Les employés sont semblables à ceux que l’on voit traîner dans toutes les prisons. Ils ont besoin d’un emploi − n’importe lequel ; l’Etat a besoin de valetaille. China était presque neuf à l’époque. Les locaux d’habitation ordinaires étaient disposés de telle sorte qu’à tout moment nous avions sous les yeux la taule proprement dite. Je crois qu’ils l’appelaient l’« X ».

Nous passions nos journées à l’éviter. Les quantités de nourriture que nous absorbions, de repos que nous prenions, étaient soigneusement contrôlées. Quand les lumières étaient éteintes, aucun de nous ne pouvait sortir de son lit sans être suivi par le faisceau lumineux de la lampe de poche d’un flic.

Pendant la journée, il était interdit d’approcher les lits. Tellement de choses étaient interdites que bien peu d’entre nous, même en faisant de leur mieux, réussissaient à ne pas avoir d’ennuis. Tout était programmé en détails. Nous devions défiler en rangs, comme des soldats, pour aller n’importe où : à la gym, à la messe, aux prières obligatoires. Nous ne faisions d’ailleurs rien d’autre que défiler.

J’affectais de ne pas bien entendre, ou de ne rien comprendre, sinon les ordres les plus simples ; ainsi, on ne me donna jamais à faire que les travaux les plus faciles. J’avais de la chance. Quand mon ingéniosité ne suffisait pas, la chance me tirait d’affaire quand même.

Toute ma vie j’ai fait ce que j’avais envie de faire, quand j’en avais envie, pas plus, peut-être moins quelquefois, mais jamais plus, et c’est ce qui explique que l’on m’ait mis en prison.

« L’homme est né libre, mais partout il est dans les fers ». Je n’ai jamais pu m’y habituer. Et aujourd’hui encore, avec la moitié de ma vie passée en prison, je ne peux toujours pas. Franchement, je ne peux pas dire que la prison me soit, même un tout petit peu, moins pénible aujourd’hui que lors de ma première expérience.

Pendant mes premières années de prison, j’ai lu tout Raphaël Sabatini, et surtout La Peau du Lion. « Il était une fois un homme qui vendit la peau du lion alors que celui-ci était encore en vie, et qui fut tué en le chassant. » Cette histoire me fascinait. Elle me faisait sourire, même sous le fouet. Le chasseur chassé : le gibier traquant le chasseur. L’animal le plus persécuté de la terre se retournant contre son oppresseur et le tuant.

A l’époque, cet idéal existait déjà en moi, émergeant tout juste au niveau de la conscience claire. Il m’a aidé à me définir moi-même, mais il m’a fallu plusieurs années encore pour comprendre où étaient mes vrais ennemis. J’ai lu Jack London, je me voyais « fruste et nu, sauvage et libre » ; je rêvais d’écraser mes ennemis, de les anéantir, de les supplanter, de les broyer complètement, de planter mes crocs dans le cou du chasseur et de ne jamais, jamais, relâcher mon étreinte.

Etre pris et jeté en prison est l’état le plus proche de la mort que l’on puisse, je crois, connaître au cours d’une vie. Dans cette maison de correction, on ne nous battait pas, moi du moins, et la nourriture n’était pas trop mauvaise. Je m’en suis tiré.

Simplement, quand on me disait de faire quelque chose, je faisais l’idiot ; je passais mon temps à lire. Avec mes airs distraits de rongeur de livres, j’étais en pleine révolte au bout de sept mois de ce régime.

Je suis allé à l’école à Paso Robles et j’ai suivi le programme qui est celui de la dixième année d’études pour les écoliers californiens, puis je suis entré à l’école des Arts manuels, où je suis resté jusqu’à ma libération l’année suivante. Quand je sui sorti, je me suis arrêté à Bakersfield où j’avais l’intention de passer une ou deux semaines.

J’ai rencontré une femme qui était presque aussi mal à sa place dans la société que moi. Nous avons péché et je suis resté. J’avais seize ans, je commençais juste à prendre un peu de poids, mais cette sœur si merveilleuse, si ronde et si déchaînée, ferme et souple, adulte... au bout d’un mois, elle avait si bien détruit ma santé que je dus me mettre au lit pour de bon.

J’ai été malade onze jours avec de la fièvre et des douleurs dans la poitrine (j’avais quelque chose aux poumons). Je suis sorti de là épuisé. Je m’étais fait, pendant ce temps, quelques amis. Deux d’entre eux voulaient tenter quelque chose, Mat et Obe. Nous avons discuté, loué une voiture, et nous sommes partis.

Quelques jours plus tard, nous étions tous les trois à la prison du comté (le comté de Kern), soupçonnés d’avoir commis un certain nombre de vols. Quand les flics trouvent un type de victime approprié, ils en profitent pour mettre leurs dossiers à jour : on nous accusa donc de tout un tas de vols dont nous n’avions jamais entendu parler.

Puisque j’avais déjà été identifié comme étant l’auteur d’un vol, j’écopai de l’accusation d’un autre, dont furent du même coup déchargés Mat et Obe. Ils « permirent » à Obe de plaider coupable pour un vol au lieu de trois qu’ils avaient d’abord menacé de lui attribuer. Mat fut complètement acquitté.

Deux moi après notre arrestation, il quitta la prison du comté sans avoir été inculpé.

J’étais dans la tôle de garde à vue au lieu d’être dans une cellule de condamné parce qu’ils n’avaient que deux cellules pour les malfaiteurs (c’était la vieille prison du comté) et ils voulaient nous tenir tous les trois séparés. Après la relaxe de Mat, un frère est venu passer deux jours dans le local de garde à vue. Le matin du jour où il devait partir, je suis allé le trouver dans sa cellule avec deux draps et je lui ai demandé s’il voulait m’aider à m’évader. Il m’a repoussé d’un regard et d’un geste de la main.

Je me suis mis alors à déchirer les draps en lanière ; il m’observait. Quand j’eus fini, il me demanda : « Qu’est-ce que tu vas faire avec ces draps ? − Je les déchire en lanières. − Et pourquoi fais-tu cela ? − Je fabrique une corde. − Qu’est-ce que tu veux foutre d’une corde ? − Oh, je vais m’en servir pour te ligoter. »

Quand ils l’ont appelé ce matin-là pour le relâcher, j’y suis allé à sa place. J’avais déjà compris une chose importante pour le combat que nous menons ici aux Etats-Unis : aux yeux d’une certaine catégorie de Blancs, tous les Noirs se ressemblent.

Les Blancs, par habitude, ont tendance à sous-estimer grossièrement les Noirs. Les Noirs réagissent automatiquement en surestimant les Blancs. Plus tard, quand j’ai été accusé d’avoir dérobé soixante-dix dollars dans une station-service, j’ai accepté un marché : j’avouais et ainsi j’épargnais des frais à la justice et, en retour, je ne devais avoir qu’une légère peine de prison à purger à la prison du comté.

J’ai avoué mais, quand le moment est venu de prononcer la sentence, ils m’ont expédié au pénitencier avec une condamnation à vie. C’était en 1960, j’avais dix-huit ans. Je n’en suis pas sorti depuis.

En prison, j’ai fait la connaissance de Marx, de Lénine, Trotsky, Engels et Mao, et ils m’ont converti. Pendant les quatre premières années, je n’ai étudié que les questions économiques et les techniques de combat. J’ai rencontré les guérilleros noirs : George « Big Jake » Lewis, James Carr, W. L. Nolen, Bill Christmas, Terry Gibson et bien d’autres. Nous nous sommes efforcés de transformer la mentalité du délinquant noir en une mentalité de révolutionnaire.

Le résultat, c’est que chacun de nous s’est trouvé en butte, pendant des années, de la part de l’Etat, aux violences réactionnaires les plus perfides. Le taux de mortalité, parmi nous, n’est pas loin d’atteindre celui qu’on peut s’attendre à trouver dans l’histoire de Dachau.

Trois d’entre nous ont été assassinés, il y a plusieurs mois maintenant, par un flic placé à neuf mètres au-dessus de leur tête en tirant avec un fusil de l’armée.

Je dois comparaître bientôt devant un tribunal avec deux autres frères, John Clutchette et Fleeta Drumgo, pour le meurtre présumé d’un gardien de prison. Cette inculpation entraîne automatiquement la peine de mort pour moi. Je ne peux pas être condamné à vie. Je le suis déjà.

Quand je suis retourné à Saint Quentin la semaine dernière après un an passé à Soledad, où eut lieu le crime dont je suis accusé, un frère qui jusque-là avait refusé de se rendre à la logique du socialisme révolutionnaire prolétarien chez les Noirs d’Amérique m’a envoyé ces lignes sur un billet :

« Sans le froid et la désolation de l’hiver Ne pourraient exister la chaleur et la splendeur du printemps L’injustice a durci mon esprit, l’a changé en acier Le Pouvoir au Peuple. »