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J. Staline : Le travail à la campagne − 1933

Discours prononcé à l’Assemblée plénière commune du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S, le 11 janvier 1933

Camarades, je pense que les orateurs ont bien exposé l’état du travail du Parti à la campagne, ses défauts, ses mérites, ses défauts surtout. Et cependant il me semble qu’ils n’ont pas dit l’essentiel sur les insuffisances de notre travail à la campagne, qu’ils n’ont pas montré les causes profondes de ces insuffisances. Or, c’est ce côté-là qui offre pour nous le plus grand intérêt.

Permettez-moi donc de dire mon opinion sur les défauts de notre travail à la campagne, de la dire avec toute la franchise propre aux bolcheviks. Quel est le principal défaut de notre travail à la campagne au cours de la dernière année, au cours de 1932 ? Le principal défaut est que, cette année, le stockage des céréales s’est fait chez nous avec des difficultés plus grandes que l’année d’avant, en 1931.

Cela, on ne saurait en aucune façon l’expliquer par le mauvais état de la récolte, celle-ci ayant été chez nous, cette année, non pas pire, mais meilleure que l’année d’avant. Nul ne peut nier que la récolte globale des céréales en 1932 ait été supérieure à celle de 1931, où la sécheresse dans les cinq principales régions du nord-est de l’U.R.S.S. avait considérablement réduit le stock des céréales du pays.

Sans doute, en 1932 aussi, nous avons enregistré quelques pertes de récolte, dues aux conditions climatiques défavorables, dans le Kouban et le Térek, ainsi que dans certaines régions de l’Ukraine. Mais il est certain que ces pertes ne représentent pas même la moitié de celles de 1931, dues à la sécheresse qui avait frappé les régions du nord-est de l’U.R.S.S.

Par conséquent, en 1932 notre pays avait plus de céréales qu’en 1931. Et cependant, le stockage des céréales s’est fait chez nous, en 1932, avec des difficultés plus grandes que l’année d’avant. A quoi cela tient-il ? Où est la cause de cette insuffisance dans notre travail ? Comment expliquer cette anomalie ?

1. Elle s’explique tout d’abord par ceci que nos camarades de province, nos militants ruraux n’ont pas su tenir compte de la nouvelle situation créée à la campagne après que fut autorisé le commerce kolkhozien du blé.

Et c’est précisément parce qu’ils n’ont pas tenu compte de la situation nouvelle, qu’ils n’ont pas su réorganiser leur travail conformément à cette nouvelle situation.

Tant qu’il n’y avait pas de commerce kolkhozien de blé, tant qu’il n’y avait pas deux prix du blé, le prix de l’État et le prix du marché, la situation dans les campagnes se présentait d’une certaine manière. Avec l’autorisation du commerce kolkhozien de blé, la situation devait changer à fond, car l’autorisation du commerce kolkhozien signifie la légalisation du prix du blé sur le marché, prix plus élevé que celui établi par l’État. Inutile de démontrer que cela devait pousser les paysans à se réserver quant aux livraisons de blé à l’État.

Le paysan faisait ce calcul : « Le commerce kolkhozien de blé est autorisé, le prix du marché est légalisé ; je puis, au marché, pour une même quantité de blé, recevoir plus qu’en le livrant à l’État. Par conséquent, à moins d’être un imbécile, je dois garder le blé, en livrer moins à l’État, en laisser plus pour le commerce kolkhozien et, de cette façon, m’arranger de manière à toucher plus pour la même quantité de blé vendu. » Logique on ne peut plus simple et plus naturelle !

Mais le malheur est que nos militants ruraux, en tout cas beaucoup d’entre eux, n’ont pas compris cette chose simple et naturelle. Pour ne pas manquer aux tâches que leur avait assignées le pouvoir des Soviets, les communistes, devant la situation nouvelle, auraient dû, dès les premiers jours de la rentrée des blés, déjà en juillet 1932, intensifier par tous les moyens et pousser le stockage du blé. C’est ce que commandait la situation.

Et comment ont-il agi en fait ? Au lieu de pousser le stockage du blé, ils ont poussé à la création de toutes sortes de fonds, accentuant ainsi l’attitude réservée des fournisseurs de blé quant à l’accomplissement de leurs obligations envers l’État.

N’ayant pas compris la nouvelle situation, ils craignaient, non pas que l’attitude réservée des paysans, quant aux livraisons de blé, pût ralentir le stockage, mais que les paysans oublient de garder du blé et de le porter ensuite au marché pour le commerce kolkhozien, voire qu’ils ne s’avisent de livrer tout leur blé aux élévateurs.

Autrement dit, nos communistes ruraux, du moins la plupart d’entre eux, n’ont démêlé que le côté positif du commerce kolkhozien ; ils ont compris et saisi son côté positif, mais ils n’en ont pas du tout compris ni saisi les côtés négatifs ; ils n’ont pas compris que les côtés négatifs du commerce kolkhozien peuvent causer à l’État un grand préjudice, si eux, c’est-à-dire les communistes, ne commencent dès les premiers jours de la rentrée de la moisson, à pousser à fond la campagne du stockage.

Et cette faute n’a pas été commise seulement par les militants dans les kolkhoz. Elle l’a été aussi par les directeurs de sovkhoz qui, gardant criminellement le blé devant être livré à l’État, le vendirent ailleurs, à un prix plus élevé.

Le Conseil des commissaires du peuple et le Comité central ont-ils tenu compte de la nouvelle situation intervenue après qu’a été autorisé le commerce kolkhozien de blé, dans leur décret bien connu sur le développement du commerce des kolkhoz ? Oui, ils en ont tenu compte.

Ce décret dit explicitement que le commerce kolkhozien de blé ne peut s’ouvrir que lorsque le programme du stockage de blé aura été accompli entièrement et sans réserve, et que les semences auront été rassemblées.

Il y est dit tout net que le stockage du blé et le versement des semences une fois terminés aux environs du 15 janvier 1933, c’est seulement après que ces conditions auront été remplies, que l’on pourra ouvrir le marché kolkhozien du blé.

Par ce décret, le Conseil des commissaires du peuple et le Comité central semblaient dire à nos militants ruraux : Ne laissez pas absorber votre attention par le souci de fonds et réserves de toute sorte ; ne vous détournez pas de la tâche principale ; développez le stockage dès le premier jour de la rentrée des blés, et poussez-le, car le premier commandement est d’exécuter le programme du stockage de blé ; le second commandement est de constituer le fonds de semences ; c’est seulement après que ces conditions auront été remplies que vous pourrez commencer et puis développer le commerce kolkhozien de blé.

L’erreur du Bureau politique du Comité central, ainsi que du Conseil des commissaires du peuple, a été peut-être de n’avoir pas souligné avec assez d’insistance ce côté de la question, et de n’avoir pas mis avec assez d’énergie nos militants ruraux en garde contre les dangers que renferme le commerça kolkhozien. Mais qu’ils les aient avertis de ces dangers, et avertis assez clairement, cela ne peut faire aucun doute.

Il faut reconnaître que le Comité central et le Conseil des commissaires du peuple ont quelque peu surestimé la trempe léniniste et la clairvoyance de nos militants non seulement locaux mais aussi régionaux.

Peut-être ne fallait-il pas autoriser le commerce kolkhozien de blé ? Peut-être était-ce une faute, surtout si l’on considère que le commerce kolkhozien présente non seulement des côtés positifs, mais aussi certains côtés négatifs ?

Non, ce n’était pas une faute. Aucune mesure révolutionnaire n’est garantie contre certains côtés négatifs, si elle est faussement appliquée. Il faut en dire autant du commerce kolkhozien de blé. Le commerce kolkhozien est nécessaire et avantageux tant pour la campagne que pour la ville, tant pour la classe ouvrière que pour la paysannerie. Et précisément parce qu’il est avantageux, il fallait l’introduira.

Qu’est-ce qui guidait le Conseil des commissaires du peuple et le Comité central lorsqu’ils ont introduit le commerce kolkhozien de blé ? Avant tout, la volonté d’élargir la base des échanges entre la ville et la campagne, d’améliorer le ravitaillement des ouvriers en produits agricoles, et des paysans en articles de la ville.

On ne saurait douter que le commerce de l’État et des coopératives à lui seul, n’y suffit pas. Il fallait compléter ces canaux du système d’échanges par un nouveau canal : le commerce des kolkhoz. Et nous l’avons fait en introduisant le commerce kolkhozien.

Ce qui les guidait ensuite, c’était la volonté de donner au kolkhozien, par le commerce kolkhozien de blé, une source complémentaire de revenu, et de consolider sa position économique.

Ce qui les guidait enfin, c’était la volonté de donner au paysan, en introduisant le commerce kolkhozien, un nouveau stimulant pour améliorer le travail des kolkhoz, tant en ce qui concerne les semailles qu’en ce qui concerne la rentrée des récoltes.

Vous savez que toutes ces considérations du Conseil des commissaires du peuple et du Comité central ont été confirmées entièrement et sans réserve par les faits récents de la vie des kolkhoz.

Accentuation du processus de consolidation des kolkhoz ; cessation de l’abandon des kolkhoz par leurs adhérents ; tendance croissante des paysans individuels à rejoindre les kolkhoz ; volonté des kolkhoziens de n’accepter les nouveaux membres qu’avec beaucoup de discernement ; tout cela et bien d’autres faits analogues attestent avec évidence que le commerce des kolkhoz, loin d’affaiblir, a, au contraire, renforcé et consolidé la situation des kolkhoz.

Ainsi donc, les lacunes de notre travail à la campagne s’expliquent non par le commerce kolkhozien, mais par le fait que celui-ci n’est pas toujours bien conduit ; parce que nous ne savons pas tenir compte de la nouvelle situation ; parce que nous ne savons pas reformer nos rangs comme le veut la situation nouvelle créée par l’autorisation du commerce kolkhozien de blé.

La deuxième cause des insuffisances de notre travail à la campagne, c’est que nos camarades de province, et pas seulement ces camarades, n’ont pas compris les nouvelles conditions de notre travail à la campagne, qui ont changé depuis que s’est affermie la position dominante des kolkhoz dans les principales régions à blé.

Nous nous réjouissons tous que la forme kolkhozienne de l’économie soit devenue la forme prédominante dans nos régions à blé. Or, tout le monde ne se rend pas compte que ce fait ne diminue pas mais augmente nos préoccupations et notre responsabilité quant au développement de l’agriculture.

Beaucoup pensent que, dès l’instant où dans tel ou tel rayon, dans telle ou telle région, on a atteint, disons 70 ou 80 % de collectivisation, tout est fait, et que nous pouvons laisser les choses suivre leur cours naturel, leur marche spontanée, dans l’idée que la collectivisation s’acquittera toute seule de sa besogne, relèvera toute seule l’agriculture. Mais c’est là une erreur profonde, camarades.

La vérité est que le passage à l’économie collective, comme forme dominante de l’économie, ne diminue pas mais augmente nos préoccupations touchant l’agriculture ; ne diminue pas mais augmente le rôle dirigeant des communistes dans le relèvement de l’agriculture. Aujourd’hui, la marche spontanée est plus que jamais dangereuse pour le développement de l’agriculture. Aujourd’hui, la marche spontanée peut tout perdre.

Aussi longtemps que le cultivateur individuel prédominait à la campagne, le Parti pouvait limiter son intervention dans le développement de l’agriculture, à des actes isolés d’assistance, à des conseils ou à des avertissements.

Le paysan individuel devait à ce moment-là se préoccuper de son exploitation, n’ayant personne sur qui rejeter la responsabilité pour cette exploitation, qui n’était que son exploitation personnelle, et ne pouvant compter que sur lui-même.

A ce moment-là le paysan individuel devait tout seul se préoccuper des semailles, de la rentrée des récoltes et, en général, de toutes les phases du travail agricole, s’il ne voulait pas rester sans pain et être victime de la faim.

Avec le passage à l’exploitation collective, les choses ont essentiellement changé. Le kolkhoz n’est pas une exploitation individuelle. C’est bien ce que disent maintenant les kolkhoziens : « Le kolkhoz est à moi et pas à moi ; il est à moi, mais il appartient en même temps à Ivan, à Philippe, à Mikhaïl et aux autres membres du kolkhoz ; le kolkhoz est à nous tous. »

Maintenant le kolkhozien, lui, ce paysan individuel d’hier et ce collectiviste d’aujourd’hui, peut charger de responsabilité les autres membres du kolkhoz et peut compter sur eux, sachant que le kolkhoz ne le laissera pas sans pain.

C’est pourquoi le kolkhozien, lui, a moins de préoccupations maintenant que du temps de l’exploitation individuelle, les préoccupations et la responsabilité pour l’exploitation étant aujourd’hui réparties entre tous les kolkhoziens.

Que s’ensuit-il ? Il s’ensuit que le gros de la responsabilité pour la conduite de l’exploitation s’est déplacé aujourd’hui, passant de chaque paysan, pris isolément, à la direction du kolkhoz, au noyau dirigeant. Maintenant le soin de l’exploitation et la gestion rationnelle, les paysans l’exigent non d’eux-mêmes, mais de la direction du kolkhoz, ou plus exactement, ils l’exigent non pas tant d’eux-mêmes que de cette direction.

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le Parti aujourd’hui ne peut plus se borner à des actes isolés d’intervention dans le processus du développement agricole. Il doit aujourd’hui prendre en main la direction des kolkhoz, assumer la responsabilité du travail et aider les kolkhoziens à mener en avant leur entreprise, sur la base des données de la science et de la technique.

Mais ce n’est pas tout. Le kolkhoz est une grosse exploitation. Or, l’on ne peut conduire une grosse exploitation sans un plan. En agriculture, une grosse exploitation englobant des centaines et parfois même des milliers de foyers, ne peut être gérée autrement que d’après un plan. Sans cela, elle est vouée à la perte et à la désagrégation.

Voilà donc encore une nouvelle condition, sous le régime des kolkhoz, qui se distingue radicalement des conditions de gestion de la petite exploitation individuelle. Peut-on abandonner la conduite d’une telle exploitation à ce qu’on appelle le cours naturel des choses, à la marche spontanée ?

Il est clair que non. Pour la conduite d’une telle entreprise, il faut assurer au kolkhoz un certain minimum d’hommes pourvus de l’instruction nécessaire, capables de planifier l’exploitation et de la conduire d’une façon organisée.

On conçoit que sans une intervention systématique du pouvoir des Soviets dans l’édification des kolkhoz, sans son aide systématique, il est impossible de bien organiser une pareille entreprise.

Et que s’ensuit-il ? Il s’ensuit que le régime des kolkhoz ne diminue pas, mais augmente les préoccupations et la responsabilité du Parti et du gouvernement pour le développement de l’agriculture. Il s’ensuit que le Parti, s’il veut diriger le mouvement kolkhozien, doit entrer dans tous les détails de la vie des kolkhoz et de leur direction.

Il s’ensuit que le Parti doit, non pas diminuer mais multiplier ses liens avec les kolkhoz, qu’il doit savoir tout ce qui s’y passe, pour venir en aide aux kolkhoz en temps voulu et prévenir les dangers qui les menacent.

Mais que voyons-nous en réalité ? Nous voyons, en réalité, que toute une série d’organisations de rayons et de régions sont détachées de la vie des kolkhoz, de leurs besoins. Les gens siègent dans leurs bureaux et, béatement, font grincer leurs plumes, sans s’apercevoir que le développement des kolkhoz passe à côté des administrations bureaucratiques.

Dans certains cas, ce détachement à l’égard des kolkhoz en arrivait au point que certains membres d’organisations de territoires apprenaient ce qui se passait dans les kolkhoz de leur ressort non par les organisations de rayons intéressées, mais par les membres du Comité central, à Moscou. C’est triste, mais c’est un fait, camarades.

Le passage de l’exploitation individuelle aux kolkhoz devait accentuer le rôle dirigeant des communistes à la campagne. Or, en réalité, ce passage a abouti dans bien des cas, à ce résultat que les communistes se sont reposés sur leurs lauriers, en arguant du pourcentage élevé de collectivisation, et ont abandonné les choses à leur marche spontanée, à leur cours naturel.

Le problème de la direction planifiée de l’économie collective devait mener à une accentuation du rôle dirigeant des communistes dans les kolkhoz. Or, en réalité, on a vu que dans bien des cas les communistes faisaient défaut, et que dans les kolkhoz commandaient d’anciens officiers blancs, d’anciens hommes de Pétlioura, et, d’une façon générale, les ennemis des ouvriers et des paysans. Voilà ce qu’il en est de la deuxième cause des insuffisances de notre travail à la campagne.

La troisième cause des insuffisances de notre travail à la campagne, c’est que beaucoup de nos camarades ont surestimé les kolkhoz comme forme nouvelle d’économie, ils les ont surestimés et en ont fait une icône. Ils ont conclu que, du moment qu’il y avait des kolkhoz comme forme socialiste d’économie, tout était fait, que cela suffirait pour assurer la bonne gestion des kolkhoz, la planification rationnelle de l’économie collective, la transformation des kolkhoz en des exploitations socialistes modèles.

Ils n’ont pas compris que du point de vue de leur organisation, les kolkhoz sont encore faibles et ont besoin d’une aide sérieuse du Parti, tant pour les pourvoir en cadres bolcheviks éprouvés que pour diriger les affaires courantes des kolkhoz. Mais ce n’est pas tout, ce n’est même pas l’essentiel.

Le défaut essentiel, ici, c’est que beaucoup de nos camarades ont surestimé les forces et possibilités des kolkhoz eux-mêmes, comme nouvelle forme d’organisation de l’agriculture.

Ils n’ont pas compris que le kolkhoz par lui-même, bien que forme socialiste d’économie, est encore loin d’être garanti contre toute sorte de dangers et contre l’infiltration dans sa direction d’éléments contre-révolutionnaires de tout genre ; qu’il n’est pas garanti contre cette éventualité que, dans certaines conditions, les éléments antisoviétiques peuvent utiliser les kolkhoz à leurs fins.

Le kolkhoz est une forme socialiste d’organisation économique, comme les Soviets sont une forme socialiste d’organisation politique. Kolkhoz et Soviets constituent une des plus grandes conquêtes de notre révolution, une des plus grandes conquêtes de la classe ouvrière. Mais les kolkhoz et les Soviets ne sont qu’une forme d’organisation, socialiste il est vrai, mais forme d’organisation cependant.

Tout dépend du contenu qui sera coulé dans cette forme. Nous connaissons des cas où des Soviets de députés ouvriers et soldats avaient, pendant une certaine période, donné leur appui à la contre-révolution, contre la révolution. Il en fut ainsi chez nous, en U.R.S.S., par exemple en juillet 1917, lorsque les Soviets, dirigés par les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, couvraient la contre-révolution, contre la révolution.

Il en fut ainsi en Allemagne, fin 1918, lorsque les Soviets dirigés par les social-démocrates couvraient la contre-révolution, contre la révolution. Ainsi donc il ne s’agit pas seulement des Soviets comme forme d’organisation, encore que cette forme constitue par elle-même une conquête grandiose de la Révolution.

Il s’agit, avant tout, du contenu du travail des Soviets ; il s’agit du caractère du travail des Soviets ; il s’agit de savoir qui précisément dirige les Soviets : les révolutionnaires ou les contre-révolutionnaires ? C’est ce qui explique proprement que les contre-révolutionnaires ne se prononcent pas toujours contre les Soviets.

On sait, par exemple, que le chef de la contre-révolution russe Milioukov, lors de l’émeute de Cronstadt, se prononça pour les Soviets mais sans communistes. « Les Soviets sans communistes », tel était alors le mot d’ordre du chef de la contre-révolution russe Milioukov. Les contre-révolutionnaires avaient compris qu’il ne s’agissait pas des Soviets en eux-mêmes, mais qu’il s’agissait avant tout de savoir qui les dirigerait.

Il faut en dire autant des kolkhoz. Comme forme socialiste d’organisation de l’économie, les kolkhoz peuvent réaliser des merveilles d’édification économique, si à leur tête se trouvent des révolutionnaires véritables, des bolcheviks, des communistes.

Et, inversement, les kolkhoz peuvent, pour une certaine période, servir de paravent à toute sorte d’agissements contre-révolutionnaires, si les kolkhoz sont dirigés par des socialistes- révolutionnaires et des menchéviks, par des officiers de Pétlioura et autres gardes blancs, par d’anciens agents de Dénikine et de Koltchak.

Et il ne faut pas oublier que les kolkhoz, comme forme d’organisation, loin d’être garantis contre la pénétration d’éléments antisoviétiques, offrent même, dans les premiers temps, certaines commodités pour être momentanément utilisés par les contre-révolutionnaires.

Tant que les paysans dirigeaient leurs exploitations individuelles, ils étaient dissociés et séparés les uns des autres ; c’est ce qui fait que les tentatives contre-révolutionnaires des éléments antisoviétiques dans les milieux paysans, ne pouvaient être d’un grand effet. Le tableau est tout autre lorsque les paysans passent à l’exploitation collective.

Ici les paysans ont déjà, dans les kolkhoz, une forme toute prête d’organisation de masse. Aussi la pénétration d’éléments antisoviétiques dans les kolkhoz et leur activité antisoviétique peuvent être d’un effet autrement sérieux.

Il faut croire que les éléments antisoviétiques tiennent compte de tout cela. On sait qu’une partie des contre-révolutionnaires, par exemple dans le Caucase du Nord, s’efforcent eux-mêmes de créer une manière de kolkhoz dont ils se servent comme d’un paravent légal pour leurs organisations clandestines.

On sait aussi que dans certaines régions où ils ne sont pas encore démasqués et écrasés, les éléments antisoviétiques rejoignent volontiers les kolkhoz, les exaltent même pour créer dans leur sein des foyers d’action contre-révolutionnaire.

On sait aussi qu’une partie des éléments antisoviétiques s’affirme elle-même, aujourd’hui, pour les kolkhoz, mais à condition qu’il n’y ait pas là de communistes. « Les kolkhoz sans communistes », tel est le mot d’ordre qui mûrit actuellement parmi les éléments antisoviétiques.

Ainsi donc, il ne s’agit pas seulement des kolkhoz en eux-mêmes, comme forme socialiste d’organisation, mais avant tout du contenu coulé dans cette forme ; il s’agit avant tout de savoir qui est à la tête des kolkhoz et qui les dirige.

Du point de vue du léninisme, les kolkhoz, de même que les Soviets, considérés comme forme d’organisation, sont une arme, et seulement une arme. Cette arme, on peut, dans certaines conditions, la diriger contre la révolution. On peut la diriger contre la contre-révolution.

Elle peut servir la classe ouvrière et la paysannerie. Dans certaines conditions elle peut servir les ennemis de la classe ouvrière et de la paysannerie. Le tout est de savoir en quelles mains se trouve cette arme et contre qui elle sera dirigée.

C’est ce que commencent à comprendre, guidés par leur instinct de classe, les ennemis des ouvriers et des paysans. C’est ce que, malheureusement, certains de nos communistes ne comprennent pas encore.

Et précisément parce que certains de nos communistes n’ont pas compris cette simple chose, nous assistons maintenant à cette situation que, dans nombre de kolkhoz, des éléments antisoviétiques soigneusement camouflés ont la haute main sur les affaires du kolkhoz, où ils organisent le sabotage et la destruction.

4. La quatrième cause des insuffisances de notre travail à la campagne, c’est l’incapacité où sont beaucoup de nos camarades de province de réorganiser le front de lutte contre les koulaks ; c’est l’incompréhension du fait que, depuis quelque temps, l’ennemi de classe a changé de visage, que la tactique de l’ennemi de classe a changé à la campagne, et que, pour aboutir à nos fins, il faut changer notre tactique en conséquence.

L’ennemi a compris ce qu’il y a de changé dans la situation, il a compris la force et la puissance du nouveau régime à la campagne, et, l’ayant compris, il s’est reformé, il a modifié sa tactique, il a passé de l’attaque directe contre les kolkhoz à la sape sournoise.

Or, nous, ne l’avons pas compris ; nous n’avons pas démêlé la nouvelle situation, et nous continuons à chercher l’ennemi de classe là où il n’est plus ; nous poursuivons notre vieille tactique de lutte simplifiée contre le koulak, alors que cette tactique est depuis longtemps périmée.

On cherche l’ennemi de classe au dehors des kolkhoz ; on le cherche sous l’aspect d’individus à physionomie féroce, aux crocs énormes, au cou épais, un mousqueton à la main. On cherche le koulak tel que nous le connaissons par les affiches. Mais il y a longtemps que ces koulaks n’existent plus à la surface.

Les koulaks d’aujourd’hui et leurs suppôts, les éléments antisoviétiques d’aujourd’hui, à la campagne, ce sont pour la plupart des gens « paisibles », « tout sucre et tout miel », presque des « saints ». Il ne faut pas les chercher loin du kolkhoz, ils sont installés dans le kolkhoz même, où ils occupent des postes de magasiniers, d’économes, de comptables, de secrétaires, etc. Ils ne diront jamais : « A bas les kolkhoz ! » Ils sont « pour » les kolkhoz.

Mais ils y font un tel travail de sabotage et de destruction, que les kolkhoz n’auront pas à s’en réjouir. Ils ne diront jamais : « A bas le stockage de blé ! » Ils sont « pour » le stockage de blé. Ils se lancent « seulement » dans la démagogie, et ils exigent que le kolkhoz institue un fonds pour l’élevage trois fois plus grand que celui qui est nécessaire ; que le kolkhoz constitue un fonds d’assurance trois fois plus grand que celui qui est nécessaire ; que le kolkhoz distribue aux fins d’alimentation publique, de 6 à 10 livres de blé par jour et par travailleur, etc.

On comprend bien qu’avec de tels « fonds » et de telles distributions aux fins d’alimentation publique, qu’avec une telle démagogie de filous, la puissance économique du kolkhoz doive être compromise, et qu’il ne reste rien pour le stockage de blé.

Afin de discerner un ennemi aussi adroit et ne pas se laisser prendre à la démagogie, il faut être doué de vigilance révolutionnaire, il faut être capable d’arracher le masque à l’ennemi et de montrer aux kolkhoziens le vrai visage, le visage contre-révolutionnaire de cet ennemi.

Mais avons-nous à la campagne beaucoup de communistes doués de ces qualités ? Bien souvent les communistes, loin de démasquer ces ennemis de classe, se laissent au contraire prendre à leur démagogie de filous, et se traînent à leur remorque.

Ne remarquant pas l’ennemi de classe sous son nouveau masque, et ne sachant pas dénoncer ses machinations de fourbe, certains de nos camarades se rassurent bien souvent à l’idée que les koulaks, paraît-il, n’existent plus au monde ; qu’en conséquence de la politique de liquidation des koulaks comme classe, les éléments antisoviétiques à la campagne sont déjà anéantis et que l’on peut, de ce fait, s’accommoder de l’existence de kolkhoz « neutres », qui ne sont ni bolcheviks, ni antisoviétiques, mais qui seront amenés d’eux-mêmes, pour ainsi dire spontanément, à se ranger aux côtés du pouvoir des Soviets. Or, c’est là une grave erreur, camarades.

Les koulaks sont battus, mais ils sont encore loin d’être complètement liquidés. Bien plus, ils ne le seront pas encore de sitôt, si les communistes bayent aux corneilles, béatement, dans l’idée que les koulaks descendront d’eux mêmes dans la tombe, par l’effet, pourrait-on dire, de leur évolution spontanée.

Pour ce qui est des kolkhoz « neutres », ils n’existent pas en général, et ne peuvent exister dans la réalité.

Les kolkhoz « neutres » sont le fruit de l’imagination de ceux qui ont des yeux pour ne rien voir. Avec une lutte de classes aussi aiguë que celle qui se déroule maintenant dans notre pays des Soviets, il ne reste pas de place pour des kolkhoz « neutres » ; cet état de choses étant donné, les kolkhoz peuvent être ou bolcheviks ou antisoviétiques.

Et si nous ne dirigeons pas tels ou tels kolkhoz, c’est qu’ils sont dirigés par des éléments antisoviétiques. Cela ne peut faire aucun doute.

5. Enfin, encore une cause des insuffisances de notre travail à la campagne. C’est la sous-estimation du rôle et de la responsabilité des communistes dans l’édification des kolkhoz, c’est la sous-estimation du rôle et de la responsabilité des communistes dans le stockage de blé.

Parlant des difficultés du stockage de blé, les communistes en font retomber généralement la responsabilité sur les paysans, en prétendant que ces derniers sont coupables de tout.

Mais cela est tout à fait faux et absolument injuste. Les paysans n’y sont pour rien. S’il est question de responsabilité et de culpabilité, la responsabilité incombe entièrement et sans réserve aux communistes ; et les coupables dans tout cela, c’est nous, les communistes, et seulement nous.

Il n’existe pas et il n’a jamais existé au monde un pouvoir aussi puissant et ayant une aussi grande autorité que le nôtre, que le pouvoir des Soviets. Il n’existe pas et il n’a jamais existé au monde un parti aussi puissant et ayant une aussi grande autorité que le nôtre, que le Parti communiste.

Nul ne nous empêche et ne peut nous empêcher de conduire les kolkhoz comme l’exigent leurs intérêts, les intérêts de l’État. Et si nous ne réussissons pas toujours à conduire les kolkhoz comme l’exige le léninisme, si nous commettons souvent des erreurs grossières, impardonnables, disons, dans le stockage du blé, c’est nous et nous seuls qui en sommes coupables.

Noms sommes coupables de n’avoir pas discerné les côtés négatifs du commerce kolkhozien de blé, et d’avoir commis une suite d’erreurs des plus grossières. Nous sommes coupables de ce que nombre de nos organisations ont perdu contact avec les kolkhoz, se reposent sur leurs lauriers et se sont abandonnées au cours des choses.

Nous sommes coupables de ce que nombre de nos camarades continuent de surestimer les kolkhoz, comme forme d’organisation de masse, sans comprendre qu’il ne s’agit pas tant de la forme elle-même que de la nécessité pour nous de prendre en main la direction des kolkhoz et de déloger de cette direction les éléments antisoviétiques.

Nous sommes coupables de n’avoir pas vu clair dans la nouvelle situation, ni compris la nouvelle tactique de l’ennemi de classe, qui pousse des sapes sournoises. On se demande : les paysans y sont-ils pour quelque chose ?

Je connais des groupes entiers de kolkhoz qui se développent et prospèrent, s’acquittent ponctuellement des tâches qui leur sont assignées par l’État, et se fortifient de jour en jour, sous le rapport économique. D’autre part, je connais des kolkhoz situés dans le voisinage des premiers et qui, bien qu’ayant la même récolte et les mêmes conditions objectives, dépérissent et se désagrègent. Quelle en est la raison ?

La raison en est que le premier groupe de kolkhoz est dirigé par de vrais communistes, et que le deuxième groupe est dirigé par des benêts, avec, il est vrai, la carte du Parti en poche, mais des benêts tout de même.

On se demande : les paysans y sont-ils pour quelque chose ? La sous-estimation du rôle et de la responsabilité des communistes fait que souvent, on cherche la cause des insuffisances de notre travail à la campagne non pas là où on devrait la chercher, et c’est ainsi que les insuffisances ne sont pas éliminées.

Ce n’est pas chez les paysans qu’il faut chercher la cause des difficultés de stockage du blé, mais en nous-mêmes, dans nos propres rangs. Car c’est nous qui sommes au pouvoir, c’est nous qui disposons des ressources de l’État, c’est nous qui sommes appelés à diriger les kolkhoz, et c’est nous qui devons assumer la pleine responsabilité du travail à la campagne.

Voilà les causes principales qui sont à l’origine des insuffisances de notre travail à la campagne.

On pourrait croire que j’ai brossé un tableau trop sombre : que le travail à la campagne, chez nous, n’est fait que d’insuffisances.

Evidemment, cela n’est pas exact. En réalité, à côté de ces défauts, notre travail à la campagne enregistre toute une série de réalisations très sérieuses, décisives.

Mais j’ai déjà dit au début de mon discours qu’il n’entrait point dans ma tâche de caractériser nos réalisations, que j’avais pris sur moi de ne parler que des défauts de notre travail à la campagne.

Peut-on corriger ces défauts ? Assurément, oui. Les corrigerons-nous d’ici peu ? Oui, assurément. Cela ne peut faire aucun doute.

Je panse que les sections politiques des sovkhoz et des stations de machines et de tracteurs sont un des moyens décisifs, qui permettront d’éliminer ces défauts dans le plus bref délai. (Vifs et longs applaudissements.)

samedi 2 novembre 2019


Oeuvres de J. Staline