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Jean Fonteyne : Hertz Jospa, Un pour tous − 1970

Extrait de la brochure « Le Combat de Hertz Jospa », publiée en 1970 à Bruxelles par les Editions des 9.

Hertz (Gert) Jospa, est né à Rezina en Bessarabie (Moldavie aujourd’hui), en 1904 et est décédé à Bruxelles en 1966. En septembre 1942, il fonde, avec son épouse, Hava (Yvonne) Jospa-Groisman, le Comité de Défense des Juifs (CDJ), qui sauvera plus de 3000 enfants de la déportation et de la mort. Membre du Comité national du Front de l’indépendance, il assurait la liaison entre le CDJ, le Front de l’indépendance et de sa branche armée : l’Armée belge des partisans.

Hertz et Hava Jospa-Groisman

En 1921, son père l’envoie en Belgique pour y accomplir des études à l’Université de Liège. Il sera diplômé en 1926 (ingénieur des mines). En octobre 1933, il épouse Hava Groisman. Elle aussi est originaire de Bessarabie et vient de terminer ses études à Liège. Le jour de leur mariage, ils s’inscrivent au Parti Communiste de Belgique.

En 1940, il entre au Front de l’indépendance qui le chargera, sur ses conseils, de créer le Comité de Défense des Juifs fin 1941. Ce comité aidera des milliers de juifs à passer dans la clandestinité.

En avril 1943, il contribue à l’attaque du XXe convoi de déportation en mettant en contact son ami Youra Livchitz et Richard Altenhoff, le responsable de l’armement du Groupe G.

L’attaque du XXe convoi de déportation se déroule un peu avant la ville de Louvain, dans la nuit du 19 au 20 avril 1943. Le CDJ avait été averti, grâce à des contacts qu’il était parvenu à établir avec des prisonniers de la caserne Dossin de Maline qu’un convoi était en formation et devait quitter la Belgique le 19 avril 1943.

Ce convoi comptait plus de 1.500 personnes, parmi lesquelles un certain nombre de partisans et de membres du CDJ.

Après l’attaque, on estima à environ de 400 le nombre de personnes juives qui parvinrent à s’échapper et à rejoindre Bruxelles saines et sauves. On dénombra un vingtaine de morts et de blessés dont huit grièvement atteints.

Peu après cette action, le 21 juin 1943, il est arrêté par la Gestapo qui l’emprisonne au Fort de Breendonk. En mars 1944, il est déporté à Buchenwald. Son épouse, sans nouvelle, le croit mort. Il sera libéré par les alliés en mai 1945 et sera de retour à Bruxelles le 8 mai 1945.

Après la guerre, il milite au sein de Solidarité juive. De 1954 à 1963, il occupe un siège à la Commission de contrôle politique du Parti Communiste de Belgique.

La même année, il est de ceux qui quittent le Parti Communiste de Belgique pour rejoindre la scission pro chinoise de Jacques Grippa. Hertz décédera en 1966 sans avoir eu à connaitre de la dégénérescence idéologique et culturelle de Grippa.


Jean Fonteyne : Hertz Jospa − Un pour tous

Au début, il y eut la petite ville de Résina, ancrée aux larges rives du Dniester et partagée, inégalement, entre ses bourgeois et ses pauvres.

Le père Jospa y tenait une pharmacie. Il voyait, par-dessus ses bocaux, son fils, à huit ans déjà, manifester une propension marquée à déroger.

Hertz excellait à l’école. Mais, dès que la cloche sonnait, il quittait ses condisciples bien vêtus, courait vers les ruelles, s’émerveillait des jeux des petits va-nu-pieds, rentrait chez lui les yeux brillants et se plongeait dans ses livres.

Timide, d’une timidité presque excentrique, il fuyait les bavards. Mais quand chez le pharmacien Jospa on chantait, Hertz mêlait sa voix à celle des autres, de tout cœur.

Et quand, plus tard, on l’interrogeait sur les moments les plus heureux de son enfance, il évoquait ses visites à un vieil artisan analphabète qui s’enthousiasmait aux récits de ce que Hertz apprenait en classe et aux lectures qu’Hertz avait accoutumé de lui faire.

Joie de communion et de partage.

En 1921, Hertz a seize ans. On ne pouvait faire d’études supérieures en Bessarabie. Son père l’envoie en Belgique, à l’Université de Liège. Une curiosité ardente, une soif inextinguible de connaissance le possèdent.

Les étudiants bessarabiens se rencontrent, échangent les nouvelles de chez eux. Sous l’impulsion de Hertz, leurs contacts se développent. Leurs réunions s’enrichissent de la fréquentation d’émigrés. Ils s’organisent en cercles réguliers où, ensemble, ils étudient, confrontent, discutent, s’entraident.

L’injustice sociale les bouleverse. Elle règne en maîtresse dans leur pays. Ils en ont, dans la région liégeoise, le spectacle quotidien devant les yeux. Pas de sécurité sociale à l’époque. Pas d’assurance contre la maladie et l’invalidité : des hommes, des femmes, des enfants meurent faute de médicaments et de médecins. La loi place l’ouvrier accidenté en condition de devoir subsister et faire subsister sa famille avec la moitié (périodiquement grignotée par la dévalorisation de la monnaie) de ce que l’ordre existant tient abusivement pour le minimum vital d’un homme valide. Pas d’allocations de chômage. Pas d’allocations familiales. Les enfants à l’atelier à douze ans. La femme esclave. Une main-d’œuvre étrangère recrutée dans les contrées les plus miséreuses d’Italie, d’Ukraine, de Pologne, employée à vil prix, logée ignominieusement, étroitement surveillée, menacée de renvoi ou d’expulsion à la moindre manifestation d’opinion politique ou de solidarité économique, et utilisée comme élément de pression permanente sur l’ensemble du prolétariat belge.

Intégrée dans la Roumanie des boyards et de la colonisation impérialiste étrangère, la Bessarabie souffre. A côté d’elle, l’immense Union Soviétique poursuit ses prodigieuses réalisations. Les Bessarabiens l’observent passionnément.

Hertz œuvre dans les cercles avec constance. Sa probité, son érudition, son savoir, l’étendue de sa documentation, la rigueur de son intelligence lui confèrent une autorité décisive. Son influence s’exerce dans le sens de l’étude et de l’information.

Sur son initiative, les cercles appellent à eux des intellectuels progressistes belges et étrangers qui leur apportent leurs lumières et leurs enseignements personnels et s’en retournent émus par la vue de ces jeunes gens sérieux, soucieux de vérité et du bonheur d’autrui.

Leur générosité les conduit à des recherches politiques méthodiques. Bientôt s’instaure, au cours de leurs réunions, l’habitude du « moment politique » consacré notamment à la discussion doctrinale et à l’analyse de de l’actualité mondiale et dans lequel dominent rapidement le fait et la théorie marxistes et les réalités de l’U.R.S.S.

En 1926, Hertz obtient avec grande distinction son diplôme d’ingénieur des mines. Sa profession lui fait percevoir plus concrètement encore les monstruosités du régime économique. Il cherche ailleurs son gagne-pain.

Ses recherches l’ont mené à des évidences sereines la matérialité du monde, son infinité dans l’espace et dans le temps, son indépendance de notre conscience et de nos sensations, sa connaissabilité, son mouvement incessant, la loi qui régit son développement, qui régit notamment, au milieu du mouvement général de la nature, le développement social : la contradiction.

Les Universités, dans les années 1920, en Belgique, faisaient généralement le silence sur le matérialisme dialectique. Celui-ci, au cours des veillées de Hertz, a pris peu à peu la figure éblouissante de la plus haute acquisition de la pensée scientifique.

Toute la marche de l’histoire en fait éclater la vérité. Le moteur des besoins. Les classes. L’aliénation humaine. La liaison des théories philosophiques aux classes. L’exemple saisissant des XVIIIe et XIXe siècles français, les philosophes bourgeois du XVIIIe exprimant les intérêts et les aspirations de la bourgeoisie alors révolutionnaire en lutte contre la féodalité, enseignant, appuyés sur la science, qu’on peut connaître le monde et donc le modifier pour le bien de l’homme. Les philosophes bourgeois du XIXe exprimant les intérêts de leur classe devenue conservatrice, enseignant que le fond des choses nous échappera toujours et qu’il est insensé de vouloir le changer.

Hertz a pris conscience de la nécessité d’un combat persévérant, en soi-même et eh dehors de soi, contre l’appareil idéologique bourgeois, contre ses conceptions de fatalisme, de résignation, de scepticisme ; pour la prévalence de la confiance, de l’optimisme, de la révolte contre l’injustice et le mal.

Cette prise de conscience a acquis pour Hertz une portée essentielle : les travailleurs ne pourront s’affranchir de l’oppression que s’ils ont du monde une notion impliquant qu’ils peuvent effectivement le transformer.

A partir de là, l’étude ne correspond plus seulement à un besoin de l’esprit ; elle s’impose comme un devoir primordial.

Illumination de Lénine. La théorie qui à la fois rend compte du monde et le changera. Et le Parti.

Ici aussi l’histoire a apporté la preuve : Octobre 1917.

1933. Hitler. Tout est définitivement clair. Le 14 octobre, à la Maison communale d’Ixelles, Hertz et Hava se mettent au doigt leurs alliances et, leur livret de mariage en main, vont, d’un même pas, au siège du Parti communiste de Belgique, demander leur carte de membre.

Leur vie se confond avec celle du Parti.

Aucun domaine où ils n’aient aidé. Aucune tâche qu’ils n’aient accueillie et accomplie avec joie. Aucun abandon personnel auquel ils n’aient tout de suite consenti.

Hertz, philosophe, érudit, se réjouit de distribuer les pamphlets, de vendre des journaux, de récolter des fonds, heureux de se mêler aux ouvriers, d’apprendre auprès d’eux, de les aider à apprendre.

Aucun souci de lui-même. Aucun sentiment personnel. Absence complète de perception de sa propre valeur. Au contraire, manque de confiance en soi. Toujours insatisfait de son travail, le vérifiant sans cesse, aspirant à mieux toujours. Scrupule extrême et modestie touchante. Affirmant peu, posant les problèmes, indiquant les solutions possibles.

Hertz rassemble, pour le Parti, une documentation considérable. Il traduit la presse soviétique, rédige des études, des articles, des discours. Parfois, certains des militants, qui les lui ont demandés, les utilisent mal ou s’abstiennent de les utiliser. Hertz n’en a pas de dépit Il attribue ce contre-temps à lui-même, à la qualité de son effort. Il pense que celui-ci servira plus tard. Il semble qu’il ait trouvé sa satisfaction dans son travail même.

Bienveillant. Profondément respectueux d’autrui. Incapable de mépris. Toujours préoccupé de comprendre, d’expliquer, notamment les erreurs de ses adversaires, s’attachant toujours à découvrir leurs côtés positifs.

Les difficultés, les déconvenues ne le surprennent pas.

Il sait qu’il devait s’y attendre. Elles font partie de la règle du jeu. Loin d’entamer son courage, elles le vivifient.

Et la nature le retrempe. De bon matin, avant de partir à leur travail, Hertz et Hava, sous le soleil ou sous la pluie, vont manger au Bois les tartines de leur petit-déjeuner.

Les cercles bessarabiens établissent des contacts avec les milieux de gauche de leur pays, avec ses cheminots. Ils soutiennent les mouvements progressistes de Bessarabie, procurent aux persécutés une aide matérielle et morale, leur envoient des défenseurs, organisent le patronage des prisonniers politiques, le patronage notamment de la tragique prison de Doftana.

Leurs initiatives deviennent notoires à l’étranger. On en apprécie le mérite : on sait à quels inconvénients elles les exposent en Belgique.

Les cercles ont noué des liens avec le Parti Communiste de Belgique. Nombre de leurs membres lui apportent leur collaboration. Ils luttent à ses côtés, notamment au sein du Secours Rouge International, du Prokor, du Secours Ouvrier International et de la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme.

Hertz les détermine, pour donner moins de prise à la répression belge, à fonder des « cercles roumains » qui développent à leur tour une louable activité.

Les capacités de Hertz, son dévouement, l’appellent à des tâches importantes : outre la liaison avec les cercles bessarabiens, la responsabilité des communistes étrangers, celle de la participation, exigeant un tact particulier, à des organisations d’action commune, entre autres au Rassemblement Universel pour la Paix, le R.U.P. Hertz accueille, loge, entretient des délégués venus de partout.

Dès l’abord, il perçoit l’enjeu dramatique de la guerre d’Espagne. Il se dépense en conférences, récoltes de fonds. Il assure le logement et le voyage des volontaires roumains vers les Brigades internationales.

En 1939, le gouvernement belge interdit le « Drapeau Rouge ». Le Parti fonde la « Voix du Peuple ». Il faut la faire vivre. Hertz et Hava mettent en gage leurs alliances. Ils partent en campagne. Plaidant la nécessité d’une presse libre, ils obtiennent dans des milieux divers des contributions importantes.

Le roi Léopold III et le ministre Spaak endorment la vigilance en proclamant leur confiance dans la parole d’Hitler. Le Parti Communiste est isolé. En son sein Hertz se multiplie. Les mots d’ordre du Parti sont sa pensée profonde. Avec une clairvoyance impressionnante il fait, partout où il le peut, une démonstration saisissante de la gravité du danger et de l’urgence de l’union des forces résolues à y parer.

Il pressent l’imminence de l’invasion de la Belgique, bien plus, l’horreur des persécutions qui la suivront.

Il avait peu fréquenté les milieux juifs jusque là. Il entreprend de convaincre les organisations juives de la nécessité de recourir sans délai à des mesures de salut. A ses mises en garde, les dirigeants de certaines de ces organisations déclarent « qu’il ne faut pas inquiéter la population ». Hertz leur fait cette réponse indignée, dont l’avenir confirmera la justesse : « La population ! Mais vous, vous avez sans doute déjà en poche votre passeport ! ».

Et, leur tournant le dos, Hertz prépare, avec l’aide d’amis modestes, l’action de sauvegarde contre les événements dont il voit l’inexorable approche.

Mobilisé en France en mai 1940, il rentre en Belgique en septembre.

Nombre de dirigeants juifs ont gagné l’étranger.

Dans la plupart des comités règne une atmosphère de confiance, de compromis. Pour Hertz, il n’y a qu’une voie : la défense et la lutte sous toutes les formes dont la possibilité peut être reconnue ou créée. Il adjure les Juifs de se prémunir. Il s’emploie à les grouper.

Tâche ardue. Beaucoup, qui avaient fui en mai, sont rentrés. Ils se croient en sécurité. Les Allemands ont émis seulement le 28 octobre 1940, une ordonnance obligeant les Juifs et les firmes juives à se faire enregistrer, leur interdisant les actes de disposition et les excluant des services publics.

En janvier 1941, Hertz persuade le Front belge de l’Indépendance de l’opportunité de prendre contact avec les organisations juives existantes pour la création d’un organisme commun de résistance. Le F.I. le mandate aux fins d’établir ce contact. « Solidarité Juive » et « Secours Mutuel », aidés de quelques personnes d’opinions diverses, répondent à son appel et regroupent leurs membres sur la base d’un travail clandestin. Ainsi naît, au sein du Front de l’Indépendance, le « Comité de Défense des Juifs », le « C.D.J. ».

Le 22 juin 1941, les armées allemandes entrent en Union Soviétique. Hertz se rend chez le responsable, pour les intellectuels, de la Fédération du Parti Communiste et lui déclare : « Je me considère comme Soviétique. Donnez-moi une mission de soldat ».

Dès le début de 1942, le Comité de Défense des Juifs fonctionne activement avec son comité national et ses comités provinciaux de Charleroi, de Liège et d’Anvers, avec ses sections : Enfance, Adultes (recherche de refuges, de travail, timbres de ravitaillement ... ), Faux Papiers, Aide aux Partisans (aide matérielle en argent, couvertures, habits, tabac etc., en pièces d’identité, en armes, en renseignements, placement des familles, participation aux actions), Presse et Propagande (édition de tracts, de papillons, de journaux : le Flambeau, Vrije Gedachre, Ounzer Wort, Ounzer Kamf), Finances.

Dès sa création, le Comité s’affilie à !’Armée belge des Partisans et entre en rapport avec le Groupe G.

Hertz, en dehors de son rôle dirigeant comme membre du Bureau national du Comité de Défense, assume, comme membre du Comité national du F.I., la liaison avec celui-ci et avec les Partisans ; il prend une part importante à la direction et à l’activité des Sections Adultes, Faux Papiers, Aide aux Partisans, Presse et Propagande.

Alors que rien encore dans l’attitude des autorités allemandes n’étaie positivement la perspective des mesures d’extermination qui vont venir, le C.D.J., sur les suggestions de Hertz, répand de petits papiers : « Préparez vos cachettes » et envoie, quartier par quartier, des émissaires dans les familles pour éveiller leurs suspicions, demander leur aide et les aider.

Le 25 novembre 1941, les nazis instituent l’ « Association des Juifs de Belgique » (l’A.J.B.), qui deviendra un de leurs instruments les plus néfastes.

Quand ils cherchent fallacieusement à mettre des Juifs au travail au Nord de la France, les petits papiers du C.D.J. circulent avec les mots : « N’y allez pas ! ».

Quand l’autorité allemande use de menaces à l’égard des familles des réfractaires, le C.D.J. réagit sur-le-champ : « Que tout le monde se cache ! ».

Et l’action du C.D.J., de jour en jour, augmente d’ampleur et prend des formes de plus en plus directes jusqu’à l’attaque armée, proposée par Hertz, au cours de laquelle, en avril 1943, sous le commandement du docteur Georges Livchitz, avec l’aide du groupe G, le train transportant le vingtième convoi de Juifs vers l’Allemagne est bloqué, les wagons ouverts et trois cents Juifs libérés, pourvus de viatique.

La Gestapo met la main sur Hertz le 21 juin 1943.

Deux semaines de tortures à Bruxelles. Hertz est méconnaissable. Mais ses lèvres ne se sont pas desserrées.

On l’a vu à Breendonck contraint, dans l’état d’épuisement où il se trouvait, de courir le dos écrasé sous un havresac rempli de briques. On l’y a vu contraint, avec d’autres, de ramper pendant une heure sur les coudes, à plat ventre, dans la poussière, en un carrousel démoniaque au centre duquel un SS, cravache à la main, jouait au dompteur. Pas un muscle de son visage ne remuait. Et si, lorsqu’il se releva péniblement, on put déceler sur ses traits l’expression d’une pensée, ce fut de commisération à l’égard de ses compagnons de souffrance, et de mépris pour la stupidité de son bourreau.

Pendant vingt-deux mois, dans la perspective quotidienne d’une mort imminente, à aucun moment son calme et sa sérénité ne le quittèrent. Ce qui lui advenait lui semblait, aurait-on dit, dans l’ordre naturel.

A Buchenwald, sur soixante mille de ses codétenus, il en mourait quatre à cinq mille chaque mois. En avril 1945, les armées américaines avançaient. Le commandant du camp avait pour instructions de ne pas laisser sur place de détenu vivant. Les SS avaient mandé des lance-flammes chargés de détruire les baraquements et ceux qui s’y trouvaient. L’organisation de résistance des détenus se préparait à combattre, des commandos de détenus veillaient secrètement la nuit. Hertz et ses camarades s’attendaient à tout, prêts à tout. Dans cette ambiance, Hertz parlait à ses amis des responsabilités auxquelles il faudrait faire face après, des tâches d’éducation et de recherche, des confusions philosophiques à aplanir, des problèmes nouveaux, de l’emprise des siècles de civilisation bourgeoise. Il faudra, disait-il sans cesse, de la réflexion, une observation attentive, une étude obstinée.

A son retour en Belgique, malade, il se montre inquiet de l’énorme accroissement numérique du Parti, qu’il croyait incapable d’assimiler un pareil apport d’énergies. Il comprit difficilement la participation du Parti au gouvernement et la création d’une situation, où il lui semblait qu’on ne voyait plus ce qui distinguait le Parti Communiste du Parti Socialiste dirigé par ses droitiers. Dès qu’il eut récupéré des forces, il se remit à l’œuvre. Sa sagacité paraissait aiguisée ; devant les périls qu’il croyait déceler, il réagit comme il l’avait toujours fait, en portant son dévouement à la limite de ses facultés.

Du problème juif, il n’avait connu autrefois de près que les aspects d’avant-guerre, spécialement les ravages de l’antisémitisme en Bessarabie. Ce problème lui apparaissait maintenant dans son aspect mondial et dans toute sa complexité.

Il retrouvait en Belgique une population juive décimée, démunie de tout, profondément démoralisée. Sur le plan matériel comme sur le plan moral et idéologique, tout était à faire pour elle. A cette résurrection, Hertz donna le meilleur de lui-même.

Il racontait souvent comment, sous l’occupation, une mère juive, se voyant repérée par une auto de la Gestapo, avait, tandis que cette auto s’arrêtait à quelques pas devant elle, mis la main de son enfant dans la main d’un passant inconnu, s’était brusquement écartée de lui pour se faire saisir seule par les SS. Il racontait comment, après l’arrestation de Juifs dans leur logement clandestin, on avait trouvé des enfants dissimulés dans des greniers, dans des armoires. Des centaines d’enfants se trouvaient, en Belgique, sans identité, sans famille. Des milliers de parents recherchaient leurs enfants. Il fallait régler le sort de ceux qui avaient été adoptés. Des milliers d’enfants et d’adultes avaient tout perdu, n’avaient aucun moyen de subsistance.

Il fallait regrouper des familles dispersées dans le monde entier. Il fallait loger les adultes, leur trouver du travail. Il fallait former professionnellement les jeunes, créer des homes, des camps de vacances.

Hertz s’y consacra au sein de Solidarité, au sein des Conseils d’administration de « l’Aide Israélite aux Victimes de la Guerre » (l’A.I.V.G.) et de l’ « Orientation, Reconstruction, Travail » (l’O.R.T.).

Certains poussaient à envoyer les enfants en Amérique ou en Israël. Hertz combattait cette tendance. Il fallait, selon lui, faire tout pour les maintenir dans le pays où leurs parents s’étaient établis, leur y recréer un foyer.

Lorsque furent résolus les problèmes les plus angoissants et les plus déprimants, lorsque la population juive eut l’impression d’être revenue à la vie, beaucoup manifestèrent un vif désir de s’instruire.

Guidée par Hertz, « Solidarité Juive » développa, à côté de l’entraide matérielle, une activité culturelle et sociale intense, groupant environ deux mille personnes et dans le cadre de laquelle se succédaient des conférences, des visites, des excursions, des soirées de discussion hebdomadaire, des séances de questions-réponses.

Les pays de l’Est, l’Union soviétique, y jouissaient d’un énorme prestige. « Solidarité » nouait avec eux des rapports féconds, invitait ses savants, ses artistes. Hertz voyait dans le rôle que les pays socialistes jouaient ainsi, un aspect de leur mission universelle. Il était heureux. Ses rapports personnels avec leurs nationaux lui procuraient de grandes joies.

Son travail n’allait pas sans heurts : les heurts extérieurs afférents à l’hostilité des autorités, des milieux réactionnaires, à l’empoisonnement de la population par la presse, par la propagande de la droite du parti socialiste ; aussi, parfois, à l’incompréhension de quelques-uns de ses camarades.

Délégué en 1946 à la Conférence Mondiale des Communautés Juives à Londres, Hertz connaissait bien la mentalité juive et les conditions objectives dans lesquelles cette mentalité s’était formée. L’existence d’un peuple juif s’imposait à lui comme une évidence, indépendante du problème religieux. Mais il se refusait à voir, dans la création d’Israël, un acte de libération nationale pour ce peuple.

Il ne reculait pas devant les obstacles. Militer n’avait précisément pour lui d’autre signification que lutter, éclairer, se convaincre et convaincre. Il défendait ses idées patiemment, tant qu’il le fallait.

Persévérance ? Plutôt continuité dans l’action. Rien n’a jamais arrêté Hertz dans l’affirmation et la poursuite de ce qu’il tenait pour vrai.

Jamais d’énervement. Devant les déviations, les et erreurs, la mauvaise volonté même et la mauvaise foi, Hertz évitait tout ce qui pouvait envenimer. Ses interventions étaient constructives. Il tâchait de rendre justice à chacun. Pour comprendre chacun, il s’efforçait de s’imaginer placé dans son cas et en chacun il inclinait à voir d’abord les bons côtés. Ferme sur les principes, il plaignait ceux qui s’en écartaient. Incapable de faire tort. Pour arme, la raison ; Toujours soucieux d’amélioration, de progrès.

Aussi pour lui-même. Les contingences matérielles semblaient ne pas personnellement l’effleurer, semblaient appartenir pour lui à un autre monde. Il oubliait de nouer sa cravate, perdait ses gants, son chapeau, son écharpe. Hava usait de ruse pour obtenir qu’il se fasse confectionner un vêtement, qu’il s’achète quoi que ce soit. Aucune notion de l’argent. Pour lui, tout lui· paraissait hors de prix.
Mais tout changeait lorsqu’il s’agissait d’autrui.

Alors les difficultés, les injustices morales le mettaient hors de lui-même.

Il ne supportait pas l’artifice. Au milieu de conversations superficielles, devant des discours sans âme, il devenait de pierre.

L’homme venait-il à percer, son intérêt s’éveillait, et sa bonté.

Les 11e, 12e et 13e Congrès du Parti Communiste de Belgique délèguent Hertz à sa Commission de Contrôle Politique et le font participer en cette qualité aux travaux de son Comité Central.

Hertz y analyse attentivement les questions débattues, s’interroge sans cesse s’il est assez au fait pour prendre part à la discussion, intervient brièvement sur les points où il pense pouvoir apporter une contribution utile, bienveillant envers ses contradicteurs, n’interrompant pas, répliquant rarement et se demandant constamment s’il a été à la hauteur de sa tâche.

A la Commission de Contrôle chargée de veiller au respect des statuts et de la moralité dans le Parti, Hertz, sobrement, par toute son attitude simple, directe, réservée, exprime le sens profond de sa fonction : la synthèse du Parti et de ses militants avec leurs inévitables faiblesses, vers le Parti conçu par Lénine comme le moteur de la libération des hommes.

Avec Hertz sont réunis des camarades dont la plupart ont voué leur vie au socialisme, qui ont du parti la même haute conception, ont surmonté mille privations et souffrances, ont engagé leur vie pendant la guerre, ont séjourné dans les camps de concentration allemands.

Ici, parfois, ils dominent difficilement leur émotion, et leur gorge se serre.

Du camarade à qui ils demandent compte de ses fautes la cause a parfois tant exigé, tant de renonciations matérielles et morales, le sacrifice de la vie de famille, du repos, des loisirs, de la connaissance et de la culture. Devant les nécessités de la lutte, on a parfois été dur pour lui. On l’a laissé seul. Alors on lui a reproché ses insuccès. Pendant de longues années, il a espéré des victoires sans cesse reportées à plus tard. L’entourage bourgeois pèse sur lui lourdement et les résidus de l’éducation qu’il a reçue. Tant de pressions de toutes parts, tant de tentations et si peu de soutien. Le camarade conçoit sa déchéance, se sait indigne, est malheureux.

Hertz se sent malheureux avec lui. Sur le devoir, intransigeance absolue. Souffrance à la vue d’une diminution individuelle. Chaque cas devient le cas de tous. Il faut, avec patience, rechercher comment les erreurs se produisent, comment les éviter. Il faut, par-dessus tout, la considération et la sollicitude de l’homme, une foi profonde dans sa perfectibilité, dans la générosité des travailleurs, dans l’efficacité de leur solidarité.

Au-dessus de la table de bois blanc, dans l’air enfumé flotte un visage connu de tous : celui du désintéressement et du dévouement auxquels le but commun élève, comme règle élémentaire de vie, les êtres imparfaits qu’il assemble − l’âme du mouvement − sa grandeur.

Hertz respire à l’unisson. Le cœur de son Parti est le sien.

Hertz vit la vie soviétique comme s’il y participait, lit tout, écoute tout, au point que les personnalités de l’Est, avec qui il s’en entretient, sont stupéfaites d’apprendre qu’il habite en Belgique.

Pour lui, l’U.R.S.S. personnifie, concrétise la Révolution. Elle est la Révolution. L’attachement à l’U.R.S.S., la défense de l’U.R.S.S., l’aide à l’U.R.S.S. s’identifient à l’attachement, la défense et l’aide à la Révolution.

Il nourrit à l’égard du peuple soviétique, de son armée rouge, de ses militants, une gratitude infinie.

Selon son opinion, l’importance historique de la Révolution d’Octobre ne se borne pas à l’édification du socialisme sur un sixième du globe. Elle réside aussi dans une action permanente extérieure, dans l’élévation qu’elle entraîne, partout, de la conscience et de la lutte de classe, dans le rétrécissement qu’elle provoque des champs d’action et d’exploitation du capitalisme, dans l’aggravation des contradictions de celui-ci, dans l’éveil des peuples colonisés, la dénonciation des manœuvres de la diplomatie, le dessillement des yeux des travailleurs.

Hertz tient pour une pièce angulaire de l’édifice soviétique le décret signé le 2 novembre 1917, dans la semaine de la prise du pouvoir : la juste solution du problème national, affirmée par Lénine comme le fondement de la construction du socialisme : l’égalité et la souveraineté des peuples de Russie, leur droit à l’autodétermination, le libre développement des minorités nationales et des groupes ethniques habitant le territoire de la Russie.

Dans les notes de Hertz, on trouve dix fois la remarque que « l’Union soviétique est née avec des paroles de liberté et de fraternité des peuples ». Et celle-ci : « Le changement du système économique, base et infrastructure de tout l’édifice social à une époque déterminée, signifie un changement radical de toute la vie des hommes, de leurs rapports sociaux, de leur conduite morale, de leurs mœurs et habitudes, de leur culture, de leur philosophie, bref, de toute la superstructure sociale, éthique et culturelle. C’est un changement de cet ordre qui a eu lieu en 1917 ».

Le XIXe Congrès du Parti Communiste de l’U.R.S.S., consacré à la dénonciation du « culte de la personnalité » et des abus de la période stalinienne, apparut à Hertz comme une contribution éminente au mouvement communiste mondial. Ce Congrès devait, pensait-il, ouvrir la voie à des analyses approfondies, porteuses de lumières fécondes.

Il condamna la démesure avec laquelle certains, se disant amis de l’Union Soviétique, mais adoptant le langage de ses ennemis, se laissèrent aller à des condamnations globales, inconsidérées, inexpliquées et irresponsables, jetant autour d’eux le trouble, la déception et la désaffection et émettant d’un même souffle, à l’intention du dénonciateur du « culte de la personnalité », des dithyrambes évoquant précisément le souvenir de ce qui se trouvait dénoncé.

Hertz avait quelque idée de la lutte contre le « culte de la personnalité ». Il y avait participé résolument au sein du Parti Communiste de Belgique, lors des événements qui avaient abouti à son Congrès de Vilvorde. Mais, pour lui, une certaine forme de lutte contre le « culte de la personnalité » ressortait − en l’absence de recherche des causes et par une individualisation sommaire des responsabilités − à ce culte lui-même.

Avec ses plus anciens camarades, Hertz rappelait souvent l’avant-guerre, les difficultés combien plus grandes, plus tragiques d’alors, les répressions sauvages, l’héroïsme quotidien des travailleurs progressistes. Il évoquait les camarades disparus, la diversité de leurs tempéraments, la richesse commune de leur attachement. Combien d’entre eux avaient connu la prison, les amendes, les pertes d’emploi, le chômage, la saisie et la vente de leur modeste mobilier ! Combien d’ouvriers avaient, pour soutenir la presse du Parti, hypothéqué la petite maison qu’ils avaient pu acquérir au bout d’une vie de dur labeur ! Après une guerre qui avait imposé des sacrifices extrêmes, pouvait-on encore attendre, même des meilleurs ; ce qu’on obtenait autre fois !

Il semblait à Hertz que la grande idée du socialisme, de l’esclavage humain à abolir, s’effaçait de beaucoup de consciences. Beaucoup d’hommes autrefois engagés, dont on pensait pouvoir attendre une collaboration ardente, donnaient maintenant une impression de fatigue, parfois d’irrésolution, parfois d’indifférence, d’incrédulité. Dans les masses, devant les résultats secondaires, la vue de l’essentiel, de l’aliénation humaine, de l’oppression, des périls de guerre, semblait s’amenuiser en même temps que la détermination de combattre. Et beaucoup de ceux chez qui cette détermination existait, manquaient de la formation et des connaissances que la complexité contemporaine des problèmes rendait indispensables.

Dès avant 1960, Hertz eut le sentiment qu’une crise grave atteignait le mouvement communiste mondial et allait aller s’aggravant. Après ses conquêtes fructueuses, devant les problèmes nouveaux et diversifiés, la révolution en marche lui semblait perdre haleine. Et cette halte apparente fortifiait les entreprises de l’ennemi.

Aux yeux de larges masses, la doctrine si lumineuse s’obscurcissait. Dans nombre de pays, la condition de prolétaire avait disparu, et il n’était plus vrai que le prolétariat n’eût « rien à perdre et tout à gagner ».

Hertz aurait voulu partout recréer des cercles semblables à ceux qui avaient fait autrefois tant de bien. Il maudissait la sous-estimation de l’éducation théorique, les tendances vers un parti composé seulement de groupes d’agitation et ne se consacrant pas en même temps à l’étude. Il voyait notamment dans celle-ci le seul remède efficace à l’entraînement, sinon difficilement évitable aujourd’hui en Occident, vers le réformisme et le parlementarisme.

Hertz croyait assister en Belgique à un affaiblissement, à une déviation de la notion de Parti. Il s’inquiétait de l’idée que la classe ouvrière n’aurait plus besoin d’une avant-garde consciente capable de la guider ; de l’idée, que l’on voyait aussi se répandre, que le Parti Communiste n’aurait pas comme objectif le service de la classe ouvrière porteuse de l’avenir et de la libération humaine, mais de vagues et théoriques objectifs humanistes immédiats ; de l’idée que le socialisme ne constituerait pas pour le mouvement ouvrier un but stratégique, mais une donnée objective qui adviendrait d’elle-même, nécessairement, le mouvement communiste ayant pour seule fonction de donner à l’événement une forme ordonnée, de le faciliter, d’éviter des tâtonnements, de réduire les étapes.

A travers les moments politiques les plus difficiles, Hertz avait toujours conservé son sang-froid, sa lucidité et une vue étonnamment synthétique, toujours dominée par la considération de l’intérêt de la Révolution.

Dès l’annonce, en 1939, de la conclusion du « pacte de non-agression germano-soviétique », Hertz l’expliqua par la nécessité où se trouvait !’U.R.S.S. de gagner du temps pour renforcer son armement, d’éviter que, sous le regard bienveillant des pays impérialistes, la puissance allemande se tournât tout entière contre elle avec les risques d’anéantissement qui en seraient résulté pour le pays du socialisme. Avant même aucune information officielle, au milieu de l’hystérie déchaînée de tous côtés, Hertz alla de groupe en groupe porter cette explication et raffermir les confiances.

Ainsi, aussi, lors des événements de Finlande. Ainsi, lors de la crise hongroise en 1956. Certains hésitaient, s’abandonnaient à des mouvements passionnels, sur la foi souvent d’informations tendancieuses ou incomplètes, concédaient une justification à l’insurrection contre le pouvoir des travailleurs et se laissaient aller, au sein d’organismes de lutte commune, dans le désir de ne pas y compromettre la bonne entente, à voter des condamnations précipitées. Hertz continua à regarder droit devant lui, toujours appuyé sur le critère sûr : révolution ou contre-révolution.

Ainsi, lors des événements du Congo, tandis que certains, cédant à une opinion publique imprégnée par le colonialisme, préconisaient des compromis et la confiance dans l’O.N.U.

Lorsque se posa devant le Parti Communiste de Belgique le problème des divergences entre les Partis Communistes de l’U.R.S.S. et de la Chine, Hertz s’alarma d’emblée du danger que courait l’unité du Parti. Il fallait, pensait-il, organiser au plus tôt de larges confrontations à la base, des discussions approfondies, confiantes, patientes, tenant compte du trouble des esprits. Il ne croyait pas qu’on pût surmonter ce trouble par des votes de majorité.

Il ressentit la scission, consacrée à Anvers en 1963, comme une défaite pénible, imposant de nouvelles tâches et d’âpres responsabilités.

Pendant des mois, il espéra que la division serait surmontée. Loin de s’atténuer, les divergences s’accusèrent davantage. Et se creusèrent aussi davantage les désaccords de Hertz à l’égard de la politique intérieure de son Parti et des positions prises par celui-ci à l’égard de la Chine.

Nombre de formes d’action en cours dans ce pays appelaient les réserves de Hertz. Mais Hertz croyait voir la Chine traversée par un courant puissant, dans lequel il se sentait exister et qui s’identifiait pour lui avec son idéal révolutionnaire intransigeant et pur.

En 1963, après de longues hésitations, il résolut de rejoindre les rangs de ceux que le Congrès du Parti avait écartés [Il fut de ceux qui rejoindrons les rangs du PCB-Grippa, ndlr].

Cette décision lui fut douloureuse. Elle ne constituait pas, dans sa pensée, une rupture, mais un acte de fidélité. Il l’accomplissait au mépris de toute considération personnelle, spécialement au mépris de ce qu’aurait dû lui imposer le souci de sa santé. Il savait qu’elle allait appesantir encore des charges dont le poids dépassait déjà ce qui devait lui être permis.

Il la prit, comme toujours, avec calme. Et ce calme ne l’abandonna pas lorsqu’après des mois d’efforts, il lui apparut que le groupement en qui il avait mis ses espoirs, ne répondait pas à ses vues.

Il reconnaissait, depuis sa jeunesse, dans la lutte des contraires, la source même et la force motrice de tout développement. Il savait qu’aucun domaine de la parure, de la société ou de la pensée ne lui échappe. Il savait qu’elle conduit aussi le mouvement ouvrier et son idéologie d’avant-garde. Il savait que le marxisme-léninisme n’a pu progresser qu’à travers un combat acharné et ininterrompu contre une négation revêtant, selon les époques et le lieu, la forme de l’opportunisme et de la capitulation ou celle du dogme et du sectarisme.

La lutte incessante au sein des partis ouvriers, avec ses moments aigus, il savait qu’il faut l’accepter avec courage, comme un pas en avant. Et qu’il faut toujours à nouveau s’éclairer, s’instruire et instruire.

La lampe de Hertz resta plus longtemps que jamais allumée dans la nuit.

Le 30 juin 1966, elle cessa brusquement de brûler.

Un voisin qui le remarque, s’enquiert, apprend que le cœur de Hertz ne bat plus. Il traverse la rue, demande à parler à Hava. « Vous ne me connaissez pas, dit-il. Je ne vous connais pas. Je voudrais saluer ce monsieur que j’ai tant vu, depuis si longtemps, au travail. »

Car de toute évidence, ce monsieur qui travaillait tant depuis si longtemps, qui oubliait de nouer sa cravate et qui perdait son écharpe, possédait à un degré peu commun une vertu appelant réponse de ceux qu’elle concerne : l’amour d’autrui.

Jean Fonteyne.