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L’Italie fasciste et l’antifascisme - 3e partie : Labriola et la philosophie de la « praxis »

Il serait totalement erroné de penser que le volontarisme subjectiviste modernisateur se soit cantonné dans les arts et la littérature de l’Italie du début du XXe siècle ; en réalité, les arts et la littérature sont le reflet culturel-idéologique de toute lame de fond sociale et intellectuelle.

De la même manière qu’en France, le marxisme a été largement incompris en Italie. Cela a donné, comme en France, la combinaison d’un réformisme politique « socialiste » et d’une ligne « ultra » de type syndicaliste-révolutionnaire.

Tout comme en France avec Jean Jaurès, les socialistes italiens se soumirent au développement de la bourgeoisie moderniste, face à la droite conservatrice et cléricale. Cependant, l’instabilité politique italienne permit l’émergence d’un courant syndicaliste-révolutionnaire bien plus dynamique.

Cherchant à précipiter les événements et rejetant le marxisme et la social-démocratie, le syndicalisme révolutionnaire forgea le principe de la minorité agissante forçant le « cours » des choses.

Ici, la situation italienne ne se distingue pas de celle en France. Le véritable problème est qu’il y a eu un courant qui est apparu, prétendant réfuter le réformisme tout en étant sur le terrain du marxisme, conduit par Antonio Labriola (1843-1904).

Antonio Labriola va « interpréter » le marxisme de manière anthropocentriste, en ne quittant pas Hegel, c’est-à-dire en se focalisant sur la transformation de la conscience individuelle par le travail (la fameuse « dialectique du maître et de l’esclave »).

L’esprit de synthèse, donnant une importance essentielle à la théorie comme vision du monde, n’existerait pas ; seule l’activité concrète « colle » à la réalité et est donc une source réellement possible de réflexion et de théorie.

Antonio Labriola rejette la social-démocratie, c’est-à-dire Friedrich Engels et Karl Kautsky ; il ne considère pas qu’il existe un mouvement dialectique dans la nature et dans l’histoire. Il n’existerait qu’un mouvement dialectique dans la pratique, qui elle seule transforme.

Le marxisme est alors simplement une méthode, aucunement un dogme. Ce que fait Antonio Labriola, très concrètement, c’est faire du marxisme un matérialisme « pur », une variante plus radicale du courant « anti-métaphysique » en général, ce qui est nier sa vision du monde général, sa revendication de l’esprit de synthèse, du matérialisme dialectique.

Karl Marx et Friedrich Engels auraient fait des contributions scientifiques, mais la science ne serait pas « terminée », il faut prolonger et développer leur méthode, l’affiner, etc., le marxisme ne serait pas une « église », une « secte », etc.

Le marxisme est ici une méthode pour être du bon côté au niveau pratique ; il ne serait aucunement une vision du monde, totale et absolue. Il ne consiste qu’en une ligne révolutionnaire, une manière de concevoir l’histoire,

Antonio Labriola parle ainsi de « praxis », terme désignant la pratique faisant l’évolution historique de l’humanité ; l’histoire n’est pas tant l’histoire de la lutte des classes – avec les modes de production qui ne sont saisissables que par l’esprit synthétique – que l’histoire du travail.

Le marxisme n’est chez Labriola pas une théorie complète de l’univers ; c’est seulement une théorie qui tend à cela, au monisme. Il dit ainsi :

« S’il fallait donner une formule, il ne serait pas hors de propos de dire que la philosophie qu’implique le matérialisme historique, c’est la tendance au monisme ; et je me sers très intentionnellement du mot tendance et j’ajoute tendance formelle et critique (…).

La raison principale du point de vue critique par lequel le matérialisme historique corrige le monisme est celle-ci : c’est qu’il part de la praxis, c’est-à-dire du développement de l’activité, et de même qu’il est la théorie de l’homme qui travaille, il considère également la science elle-même comme un travail.

Il développe complètement ce qu’impliquent les sciences empiriques, c’est-à-dire que par l’expérimentation nous nous rapprochons de la façon d’agir des choses et nous nous persuadons que les choses elles-mêmes sont une manière d’agir, c’est-à-dire une production (…).

Tendance (formelle et critique) au monisme, d’un côté, virtuosité à se tenir en équilibre dans un domaine de recherche spécialisée, d’autre part – tel est le résultat.

Pour peu qu’on s’écarte de cette ligne, ou bien l’on retombe dans le simple empirisme (la non-philosophie) ou on passe à l’hyper-philosophie, c’est-à-dire à la prétention de se représenter en acte l’univers comme si on en possédait l’intuition intellectuelle. »

Voici comment il considère le matérialisme historique :

« La formation intégrale de, l’homme, dans le développement historique, n’est plus désormais une donnée hypothétique, ni une simple conjecture, c’est une vérité intuitive et palpable. Les conditions du processus qui engendre un progrès sont désormais réductibles en séries d’explications ; et, jusqu’à un certain point, nous avons sous les yeux le schéma de tous les développements historiques morphologiquement entendus.

Cette doctrine est la négation nette et définitive de toute idéologie, parce qu’elle est la négation explicite de toute forme de rationalisme, en entendant sous ce mot ce concept que les choses, dans leur existence et leur développement, répondent à une norme, à un idéal, à une mesure, à une fin, d’une façon implicite ou explicite.

Tout le cours des choses humaines est une somme, une succession de séries de conditions que les hommes se sont faites et posées d’eux-mêmes par l’expérience accumulée dans leur vie sociale changeante, mais il ne représente ni la tendance à réaliser un but prédéterminé, ni la déviation d’un premier principe de perfection et de félicité.

Le progrès lui-même n’implique que la notion de chose empirique et circonstanciée, qui se précise actuellement dans notre esprit, parce que, grâce au développement réalisé jusqu’ici, nous sommes en mesure d’évaluer le passé et de prévoir, ou d’entrevoir, dans un certain sens et dans une certaine mesure, l’avenir. »

Antonio Labriola est donc un défenseur résolu du matérialisme, mais pas du matérialisme dialectique ; il en reste à une opposition totalement erronée entre Hegel et Baruch Spinoza (et donc à la négation de la théorie du reflet).

Dans les faits, il défend la cause politique prolétarienne, notamment contre le socialisme interprété de manière réformiste comme par Filipo Turati (1857-1932) ; toutefois, Labriola ne fait que formuler la pratique propre à la bourgeoisie révolutionnaire transformant le monde, à l’époque où c’était une classe révolutionnaire.

Le grand souci fut donc qu’en apparence, l’approche d’Antonio Labriola avait l’air d’une démarche révolutionnaire s’opposant à l’esprit de contemplation propre à l’aristocratie et aux propriétaires terriens, en pratique, on n’y retrouvait pas le vrai marxisme.

Or, Antonio Labriola va élaborer toute sa philosophie de la « praxis », dans trois œuvres : tout d’abord en 1895 dans In memoria del Manifesto dei comunisti, l’année suivante dans Dal materialismo storico. Dilucidazione preliminare, œuvre suivie en 1897 de Discorrendo di socialismo e filosofia, consistant en des lettres écrites au théoricien syndicaliste révolutionnaire français Georges Sorel.

Et cette réflexion va influencer de manière significative à la fois le principal théoricien libéral, Benedetto Croce (1866-1952), le philosophe officiel du fascisme Giovanni Gentile (1875-1944), mais aussi les deux principaux dirigeants communistes Amadeo Bordiga et Antonio Gramsci.

C’est-à-dire qu’Antonio Labriola va fournir la clef « pratique » pour affronter l’aristocratie et son esprit contemplatif, mais pas de manière dialectique uniquement au prolétariat – comme l’a fait Lénine.

Tout le spectre intellectuel italien des années 1910-1920 part d’une réflexion sur la philosophie de « praxis » définie par Antonio Labriola et d’une lutte acharnée pour imposer sa propre version.

Au triomphe initial de Benedetto Croce dans la monarchie constitutionnelle succédera celui de Giovanni Gentile avec la monarchie fasciste, tandis qu’Amadeo Bordiga aura la main-mise initiale sur le Parti Communiste italien, avant qu’Antonio Gramsci ne devienne le principal opposant idéologique au régime.

On ne peut pas comprendre le succès du fascisme comme « philosophie de la praxis » sans voir que toutes les variantes politiques étaient elles-mêmes une « philosophie de la praxis », donc incapable de se confronter idéologiquement et culturellement au fascisme.

mercredi 5 octobre 2016


L’Italie fasciste et l’antifascisme