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L’économiste Eugen Varga et Khrouchtchev - 3e partie : le débat de mai 1947

L’impact de l’ouvrage d’Eugen Varga fut tel qu’il fut décidé en mars 1947 d’organiser une discussion à ce sujet. Eugen Varga publia le même mois un article sur les « démocraties de nouveau type », affirmant que leurs Etats n’étaient ni capitalistes, ni socialistes, mais une forme radicalement nouvelle.

C’était là une tendance s’exprimant toujours plus fortement et la ligne rouge mit du temps à saisir cela et à mettre en place une contre-offensive. Il est très parlant qu’il n’y ait pas eu de réaction directe du Comité Central, au moyen d’une directive. Il y avait un véritable problème de fond, une réelle vague d’ouvrages relevant de « l’école Varga » depuis le début de l’année 1945 et non seulement on s’en apercevait tardivement, mais la réponse fut lente.

On peut prendre l’exemple suivant : lorsque Bokshitsky écrivit ainsi pour son doctorat une étude sur Les changements technico-économiques dans l’industrie américaine depuis la seconde guerre mondiale, le conseil des enseignants de l’Institut d’économie salua en février 1947 un travail sérieux. Cependant une fois publié, le Parti s’aperçut d’un problème de fond et il fut attaqué pour le fait d’aller dans le sens d’une paix entre les managers et le prolétariat américain.

La revue La culture et la vie le critiqua en décembre 1947. La revue Bolchevik reprit l’accusation et dénonça une attitude d’économiste fasciné par le capitalisme, incapable de voir ni la crise, ni le rôle réactionnaire des monopoles, en restant à un « technicisme vide ». L’Institut organisa une discussion d’autocritique concernant cet ouvrage en janvier 1948.

Dans un même ordre d’idée, lors de la discussion au sujet des thèses d’Eugen Varga, qui eut lieu les 7, 14 et 21 mai 1947, l’ambiance fut très feutrée, menée entre une vingtaine de spécialistes restant cordiaux, pratiquement apolitiques. Eugen Varga était par ailleurs salué de manière unilatérale comme une figure importante, ses thèses faisant débat mais n’étant pas considérées comme des considérations systématiques ayant une portée très importante, voire décisive.

Eugen Varga eut d’ailleurs beaucoup de partisans pour le défendre. Lors de la première session, Eugen Varga eut à ses côtés Scherson, Trachtenberg, Smit, Reichardt, et contre lui Scherson, Kac, Motyliov. A la seconde, Eugen Varga eut comme partisans Rubinstein, Arshanov, Lif, Maslennikov, Kronrod, et contre lui Gourvitch, Chromov, Dvorkine. A la troisième, Eugen Varga vu une majeure partie des intervenants à ses côtés, avec Mendelson, Stroumiline (une figure importante alors), Eventov, Atlas, relativement Ostrovitianov, tandis que Figurnov lui fit face.

Qui plus est, renforçant la dimension officielle du débat, c’est Konstantin Ostrovitianov, président de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences de l’URSS, qui la présida, donnant par ailleurs dès le départ et à la fin la parole à Eugen Varga, chargé donc lui-même d’ouvrir et de clore le débat !

Pourtant, il était flagrant qu’Eugen Varga avait abandonné le principe de la crise générale du capitalisme, ainsi que l’orientation opposant le système socialiste au système capitaliste, qu’il considérait que l’État était neutre dans le capitalisme, qu’on pouvait le conquérir, et qu’il existerait une phase neutre entre le capitalisme et le socialisme. Les critiques allèrent bien en ce sens, mais nullement de manière franche, tranchée.

Eugen Varga tint donc ouvertement tête aux critiques et maintint ses positions, à part sur la question de la nature des pays de l’Est européen. Il mit même en avant l’exemple de la Grande-Bretagne pour justifier que des mesures de « planification », même si pas dans le sens soviétique, étaient mises en place dans les pays capitalistes.

Le 7 mai 1947, Eugen Varga formula son point de vue de la manière suivante :

« Permettez-moi maintenant d’en arriver aux questions qui selon mon point de vue sont intéressantes à poser. Tout d’abord sur le rôle de l’État. Je dois dire qu’ici les avis diffèrent. Ainsi certains camarades pensent que je sous-estime le rôle de l’État, que je ne l’ai pas assez souligné ; d’autres par contre sont de l’avis que j’ai surestimé ce rôle.

Je suis d’avis que j’ai raison : dans l’économie de guerre, l’État a une signification décisive, mais après la guerre, l’État a un rôle plus grand en comparaison à l’avant-guerre. Il est possible que mon affirmation selon laquelle le rôle de l’État chute après la fin de la guerre ne soit pas exact.

Si l’on part de l’abrogation de la réglementation étatique de l’économie en Amérique, le rôle de l’État aux Etats-Unis reste cependant essentiellement plus grand qu’avant la guerre.

Il faut de plus prendre en compte les organisations internationales – la banque mondiale, le fond monétaire, etc., qui sont en réalité des organes étatiques.

L’État joue en Angleterre aussi un rôle présentement beaucoup plus grand qu’auparavant. En Angleterre et en France, une nationalisation est menée, et désormais aussi dans les États de nouvelle démocratie, ce qui signifie de la même manière une augmentation du rôle de l’État.

De par le passé, on avait l’habitude de dire que dans le capitalisme monopolistique, l’État est un État des monopoles, qui ne sert que ceux-ci dans la paix et dans la guerre. Je dis qu’il n’en est plus ainsi.

Dans la guerre moderne, dont l’issue est d’une signification décisive pour la bourgeoisie dans son ensemble, y compris l’oligarchie financière, l’État en tant qu’organisation de l’ensemble de la classe est forcé de mener durant la guerre des mesures de régulation qui ne vont pas rarement à l’encontre des intérêts de certains monopoles (…).

J’en viens à la question de la planification dans le capitalisme.

En ce qui concerne cette question, nous suivions pareillement souvent une vieille thèse : nous avons l’économie planifiée, dans le capitalisme par contre règne partout, toujours et sans différences, l’anarchie dans la production.

Je suis d’avis qu’on ne peut pas poser la question ainsi. Prenez la période de la guerre. Les chefs d’un certain pays capitaliste savent que l’année suivante, disons quatre millions de soldats seront opérationnels. L’état-major pose ses exigences : pour mener la guerre avec une armée de quatre millions de personnes, il faut tant et tant de canons, de tanks, de mitraillettes, etc. L’État doit mettre tout cela à la disposition.

Si tous les matériaux, toutes les forces de travail et les moyens de transport étaient en abondance, alors l’État n’aurait bien entendu pas à prendre des mesures de planification. Il passerait commande aux capitalistes et ceux-ci lui fourniraient.

Mais telle n’était pas la situation dans aucun pays menant la guerre, même pas l’Amérique. Partant de là, l’État a été forcé de planifier (…).

De plus, camarades, on doit constater que présentement, dans certains pays capitalistes, il y a une sorte de plan d’État. En Angleterre, par exemple, on fixe la production de charbon et d’acier de l’année suivante, la dimension des exportations, etc.

Naturellement, camarades, il ne s’agit pas ici d’une planification telle qu’on la connaît en Union Soviétique. Dans des rapports de propriété privée des moyens de production, il ne peut pas y avoir une telle économie planifiée.

Toutefois, prétendre qu’il n’y aurait dans l’économie des pays capitalistes aucune approche vers la planification, cela ne serait aussi pas vrai. La question ne peut pas être posée ainsi et il faut étudier et analyser tous les faits. »

Cette situation provoqua un pat, comme aux échecs lorsque l’impossibilité de bouger aboutit au nul, la ligne rouge n’étant pas en mesure de l’emporter face à un obstacle aussi important. Ce fut alors la revue Économie planifiée qui prit l’initiative, dénonçant directement le refus d’Eugen Varga de reconnaître ses erreurs lors du débat de mai, le présentant comme un opportuniste ayant tourné le dos au marxisme-léninisme, retombant dans les positions de conciliation avec le capitalisme.

Cependant, la critique venait là du Gosplan, l’institution chargée de la planification. Cela pouvait apparaître comme un débat entre économistes de deux institutions, l’un d’analyse, l’autre de gestion. La dimension idéologique ne fut pas vue.

Qui plus est, pour agir de manière aussi agressive sur le plan des idées, Eugen Varga était clairement porté par tout un appareil au sein du Parti, sa position n’apparaissait pas comme simplement liquidable par une mesure de la direction. On avait là en fait un vrai conflit ouvert à l’intérieur du Parti lui-même. Les pays impérialistes portèrent de ce fait une attention très importante à cette situation ; les documents des trois jours de conférence furent même traduits en anglais par un organisme de l’État américain, et étudiés en détail.

C’était d’ailleurs le début d’un grand retentissement dans la presse occidentale en général, ravi de voir un tel conflit. En fait, les débats des 7, 14, et 21 mai 1947 étaient en soi une victoire pour les pays capitalistes, dans la mesure l’existence même de tels débats battait en brèche le caractère monolithique des positions soviétiques.

C’était pas moins de l’intérieur et par des experts en économie, unis autour d’Eugen Varga, une figure historique, que l’analyse soviétique du capitalisme était remise en cause, dans le sens d’une considération que le capitalisme était capable d’évolution et était solidement ancré.

De fait, qu’Eugen Varga explique que la guerre ne serait plus obligatoirement une conséquence du capitalisme, que ce dernier était désormais en mesure d’utiliser une forme de planification, était une attaque ouverte contre toutes les thèses marxistes-léninistes affirmées jusqu’à présent, et formait une provocation de haut niveau.

Cela était d’autant plus vrai qu’il affirmait qu’une sorte de troisième voie était possible entre capitalisme et communisme, par l’affirmation d’une sorte de forme démocratique s’opposant aux monopoles dans les États capitalistes eux-mêmes.