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L’inévitable capitulation du PKK

Donc, c’est arrivé : Abdullah Öcalan appelle au désarmement du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), alors que ces derniers jours, le DHKP-C a fait de nombreuses attaques armées, afin de proposer au contraire de maintenir la ligne dure contre le fascisme turc.

Hier, pour Newrosz – le Nouvel An kurde (et perse) - un parlementaire kurde a lu une déclaration d’Abdullah Öcalan lors d’un meeting à Diyarbakir, devant 250.000 personnes.

Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, est la principale ville du Kurdistan turc. Un tel événement signifie que le mouvement du PKK en entier suit la ligne d’Abdullah Öcalan, dont le message expliquait :

« Nous avons atteint le point où les armes doivent se taire et où les idées doivent s’exprimer. Une nouvelle ère a commencé, où c’est la politique, pas les armes, qui est au premier plan. »

« Nous avons atteint le stade où nos éléments armés doivent se retirer au-delà de la frontière. »

Ce n’est pas la première fois que le PKK proclame un cessez-le-feu (il l’a fait par exemple en 1999 et 2004) ; cependant, cette fois, le ministre de l’intérieur de la Turquie a salué le « langage de paix » d’Öcalan.

La capitulation du PKK, quelque chose attendu depuis 20 ans

Tout cela n’est bien sûr pas une surprise pour qui connaît le PKK depuis 20 ans. S’il est né en 1978 comme mouvement de libération nationale « communiste », dès que l’URSS s’est effondré il est allé dans le sens du « fédéralisme ».

Lorsque Öcalan a été arrêté en 1999, il a même fait l’éloge du kémalisme ; ce qui se passe aujourd’hui fait partie d’un processus qui dure depuis le milieu des années 1990.

Personne à gauche en Turquie ne pouvait pas le savoir, mais l’opportunisme dominait, en raison de l’importance du nationalisme dans les masses kurdes et aussi de l’importance de la guérilla kurde.

La plupart des partis ont conservé une politique « non critique » et se sont placés comme des structures gauchistes soumises au PKK et sa ligne, qui est allé de plus en plus dans le sens d’un accord.

L’expansionnisme turc et son objectif de diviser l’Irak

Pour comprendre comment cette capitulation était possible et soit acceptable pour la partie turque, il est nécessaire de comprendre la situation dans la région.

Le kémalisme est né comme une idéologie ultra-nationaliste de la bourgeoisie bureaucratique qui a supprimé d’une manière fasciste toute opposition prolétarienne, au nom de la République. De la même manière, il a rejeté toute reconnaissance des nombreux peuples présents en Turquie.

Mais la bourgeoisie bureaucratique kémaliste était liée aux États-Unis, et dans les 20 dernières années, une nouvelle bourgeoisie bureaucratique, islamiste, est arrivé au pouvoir, cette fois soumis, en particulier, à l’Allemagne.

Après avoir mis de côté l’énorme puissance de l’armée turque, les islamistes sont prêts à mettre de côté l’idéologie républicaine kémaliste, parce que le but est d’utiliser la question kurde pour créer un protectorat dans l’ouest de l’Irak, dans la zone kurde.

Présence économique massive turque en Irak kurde

L’Irak a été la deuxième destination des exportations turques en 2011, et la très grande majorité va vers la zone kurde. Rien qu’en 2012, la Turquie a fait 3,5 milliards de dollars de projets de construction là-bas.

En Irak kurde sont aujourd’hui présentes 1000 entreprises turques et en arrière-plan, il y a les riches ressources en pétrole et en gaz – l’Irak kurde produit 250 000 barils par jour et entend passer à 1 million de barils par jour en 2015.

Si la Turquie est en mesure d’avoir l’hégémonie sur l’Irak kurde, alors le pétrole de sociétés comme Exxon Mobil, Chevron Corp et Total pourraient utiliser un pipeline à travers la Turquie elle-même ; la Turquie gagnerait des ressources, mais aussi de l’argent des droits de passage.

L’opportunisme envers le PKK n’aide pas le peuple kurde !

A Paris, milieu janvier, trois militants du PKK ont été tués, d’une manière qui est celle des services secrets. A cette occasion, des « marxistes-léninistes » français ou même s’imaginant être des maoïstes ont mis en avant le mouvement de « libération nationale kurde ».

Mais comme nous l’avions déjà remarqué à ce moment-là, il était bien connu que le PKK était en négociation avec l’État turc, alors que son objectif n’était de toute façon plus l’indépendance, et ce depuis les années 1990 !

Comme le disait l’article : « voir l’extrême-gauche française se targuer de positions révolutionnaires sur le dos d’activistes kurdes assassinées est pathétique voire sordide. »

Donc, face à la capitulation du PKK, on peut dire que ceux qui ont fait l’éloge du PKK au cours des deux derniers mois ont été objectivement les agents de la capitulation, car au lieu d’élever le niveau des masses et les avertir au sujet de la capitulation ouverte à venir, ils ont loué un imaginaire « mouvement de libération nationale » qui n’existait que dans leur conception idéaliste romantique, mais certainement pas au Kurdistan.

C’est vraiment un signe quand les gens, qui n’ont rien fait pour le peuple kurde, ne sachant pas son histoire ni les conceptions idéologiques - politiques et culturelles des organisations en Turquie - louent une organisation qui va faire une capitulation dans les prochaines semaines.

C’est un signe de la convergence avec les objectifs de l’impérialisme, et non avec la position communiste de refuser les accords de paix.

La tentative du DHKP-C

Il est très difficile de comprendre l’atmosphère très lourde que crée le PKK dans sa stratégie des accords de paix. Si les masses qui participent au mouvement du PKK ont toujours été proches culturellement de l’extrême gauche, celle-ci avait à se « soumettre » à la stratégie du PKK.

L’effondrement de l’extrême gauche en 1999, lorsque Öcalan a été arrêté, a été un traumatisme pour l’extrême-gauche qui, depuis, a essayé d’être le plus près possible du PKK.

Une seule organisation a réussi à maintenir une forte indépendance : le DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération populaire). Cette organisation guévariste - qui apprécie Staline et Mao Zedong également - est l’une des nombreuses organisations révolutionnaires clandestines en Turquie.

Par sa taille importante et sa culture très forte, le DHKP-C a toujours réussi à garder son indépendance et sa critique à l’égard du PKK, ce qui a parfois amené beaucoup de problèmes du côté du PKK, qui a toujours été tout à fait pragmatique et jamais fondé sur la morale communiste.

Le DHKP-C, successeur direct de Devrimci Sol (Gauche révolutionnaire), vise une Turquie multinationale.

Le 1er Février 2013, un militant très malade de celui-ci a commis un suicide avec une bombe à l’ambassade des États-Unis, c’était en quelque sorte une réponse directe à la formalisation des négociations Turquie - PKK, et la déclaration mentionne ouvertement les nombreux différents peuples de Turquie (Turcs, Kurdes, Arméniens, Laz, Circassiens, Arabes, etc), dans le but d’un État multinational.

Hier, le DHKP-C a attaqué deux bureaux du gouvernement dans la capitale turque, Ankara, tirant une roquette sur le siège du parti du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et lançant deux grenades dans le parking du ministère de la Justice.

Bien sûr, la déclaration ne traite pas de la capitulation du PKK, mais seulement de la lutte contre le fascisme. C’est une façon de favoriser la continuité de la lutte révolutionnaire.

La situation terrible pour l’extrême gauche en Turquie

La capitulation du PKK est une terrible facture pour l’extrême gauche en Turquie. Depuis 1999, toutes les organisations - le DHKP-C mis à part - ont joué une ligne qui était un mélange entre la reconnaissance tacite de l’hégémonie du PKK et le parasitisme du mouvement kurde.

Les organisations révolutionnaires - le DHKP-C mis à part - sont la plupart du temps restées bloquées dans leur développement, parce que leur identité culturelle a été fortement liée à des zones fortes (comme par exemple la communauté kurde Zaza et sa région de Tunceli / Dersim pour certains maoïstes, etc.)

Dans ce rêve opportuniste, la fin du PKK a été pensé comme ne venant jamais. Contre le fort État turc fasciste, le PKK - même si sur une ligne de capitulation - était un parapluie de protection.

Comment réagir après que ce parapluies ait disparu ? Ce sera un moment terrible et décisif, qui apportera une remise en cause de tout ce qui a été fait depuis le milieu des années 1990.

Les trois traditions révolutionnaires en Turquie et la question de la stratégie

En Turquie, il y a trois grandes traditions révolutionnaires, avec leur propre culture, leurs propres organisations illégales, qui entretiennent des relations de solidarité bonnes ou très bonnes.

La première est la hoxhaiste, suivant la ligne de Deniz Gezmiş qui avait fondé la THKO (Armée de libération populaire de la Turquie). La ligne était celle d’un guérilla, sans parti.

La seconde est la guévariste, suivant la ligne de Mahir Çayan qui avait fondé le THKP / C (Parti-Front de libération populaire de la Turquie), en tant que parti-guérilla.

En 1972, Deniz Gezmiş a été arrêté et avant sa pendaison, Mahir Çayan avait lancé une opération pour le libérer, qui échoua et où il est mort.

La troisième est la maoïste, suivant la ligne d’Ibrahim Kaypakkaya, décédé à l’âge de 24 ans après avoir fondé le TKP / ML (Parti Communiste de Turquie / Marxiste-Léniniste) et TIKKO (Armée ouvrière et paysanne de libération de la Turquie).

Selon la tradition hoxhaiste, la Turquie est un pays capitaliste (ligne de nos jours du MLKP, TIKB...) ; selon la tradition guévariste, la Turquie est une néo-colonie soumise à une oligarchie et à l’impérialisme américain (ligne du DHKP / C...) ; selon la tradition maoïste, la Turquie est semi-coloniale semi-féodale.

Cela signifie que pour la première, le kémalisme a représenté la bourgeoisie ; pour la seconde, le kémalisme est une idéologie bourgeoise qui a échoué ; pour la troisième, le kémalisme est une contre-révolution formant une bourgeoisie bureaucratique.

Toutes considèrent la Turquie comme fasciste aujourd’hui - mais comment analyser les accords de paix à venir ?

Qu’en est-il des maoïstes en Turquie ?

Il existe deux principales organisations maoïstes en Turquie :

- le TKP / ML, qui s’oppose à la thèse de Gonzalo et est sur la ligne pragmatique du PC des Philippines et du PC d’Inde (maoïste) ;

- le MKP, ex TKP (ML), qui, après avoir défendu Gonzalo est venu sur la ligne du PC du Népal (maoïste) et les centristes qui ont suivi. Quelle sera leur position dans cette situation ? Dans tous les cas, un saut est nécessaire.

En 1972, Ibrahim Kaypakkaya a reconnu théoriquement la nation kurde, mais cela a été un mouvement bourgeois, le PKK, qui a réussi à prendre la direction dans la lutte des Kurdes en Turquie à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

De la même manière, la guerre populaire a connu quelques grandes phases, mais cela n’a pas duré. Et de toute façon, de plus en plus le poids politique et culturel des organisations est tombé dans la diaspora turque en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Hollande, en Belgique et en France.

La situation est si mauvaise que même l’anarchisme est apparu ces dernières années en Turquie - bien sûr seulement à Istanbul, mais c’est encore un signe.

C’est à un grand défi que vont être confrontés les maoïstes en Turquie !

vendredi 22 mars 2013


International