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La peinture flamande - 10ème partie : Erasme et l’Eloge de la folie

Érasme (1469-1536), de Rotterdam, est une grande figure intellectuelle de la Hollande ; il intervient à un moment clef, tentant de synthétiser une perspective religieuse et moraliste conformément aux exigences de son temps.

Pour cela, il publia Éloge de la folie, où la folie est personnifiée et se moque des humains. Érasme se rattache, cependant, encore au Moyen-Âge ; tout comme son ami Thomas More, il considérait qu’il fallait préserver l’Église comme structure transnationale afin de soutenir l’universalisme.

Voici par exemple ce que dit la Folie, c’est-à-dire Érasme, au sujet des débats théoriques et théologiques au sein de l’Église :

« Si les chrétiens m’écoutaient, à la place des lourdes armées qui, depuis si longtemps, n’arrivent pas à vaincre, ils enverraient contre les Turcs et les Sarrasins les très bruyants Scotistes, les très entêtés Occamistes, les invincibles Albertistes et tout le régiment des Sophistes ; et l’on assisterait, à mon avis, à la plus divertissante bataille et à une victoire d’un genre inédit. Quelle frigidité ne s’échaufferait à leur contact ? Quelle inertie ne céderait à leurs aiguillons ? Et qui serait assez malin pour se débrouiller dans leurs ténèbres ? »

Érasme voulait en revenir à une Église simple ; il n’a pas vu que la complexité de la réalité exigeait des réponses fermes et non la négation des questions théoriques et intellectuelles. C’était une erreur fatale, à un moment de grand tournant.

Son Éloge de la folie se situe ainsi d’un côté dans la même perspective que celle de Jheronimus Bosch : on a une critique moraliste des comportements irrationnels. Et voici [ci-dessus] un tableau du grand peintre flamand Quentin Metsys le représentant.

Mais de l’autre côté, Érasme est un simple réformateur, sur une ligne anti-intellectuelle de retour à la « simplicité », à une époque pourtant où Luther lève le drapeau de l’individualité bourgeoise. C’est en ce sens que la Folie affirme :

« Ce train de vie des princes, il y a longtemps que les souverains pontifes, les cardinaux et les évêques lui font une sérieuse concurrence ; et peu s’en faut qu’ils n’aillent encore plus loin. »

La critique des moines qu’on trouve dans Éloge de la folie, est également acerbe, mais elle ne saisit pas le fondement de l’effondrement de l’Église catholique, qui n’aura été qu’un simple outil monarchique, ce qu’Érasme ne peut pas admettre, contrairement au protestantisme (et ses soutiens féodaux, patriciens bourgeois, bourgeois, populaire).

« Aussitôt après le bonheur des théologiens, vient celui des gens vulgairement appelés Religieux ou Moines, par une double désignation fausse, car la plupart sont fort loin de la religion et personne ne circule davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires.

Ils seraient, à mon sens, les plus malheureux des hommes, si je ne les secourais de mille manières. Leur espèce est universellement exécrée, au point que leur rencontre fortuite passe pour porter malheur, et pourtant ils ont d’eux-mêmes une opinion magnifique. Ils estiment que la plus haute piété est de ne rien savoir, pas même lire.

Quand ils braient comme des ânes dans les églises, en chantant leurs psaumes qu’ils numérotent sans les comprendre, ils croient réjouir les oreilles des personnes célestes. De leur crasse et de leur mendicité beaucoup se font gloire ; ils beuglent aux portes pour avoir du pain ; ils encombrent partout les auberges, les voitures, les bateaux, au grand dommage des autres mendiants.

Aimables gens qui prétendent rappeler les Apôtres par de la saleté et de l’ignorance, de la grossièreté et de l’impudence !

Le plus drôle est que tous leurs actes suivent une règle et qu’ils croiraient faire péché grave s’ils s’écartaient le moins du monde de sa rigueur mathématique : combien de nœuds à la sandale, quelle couleur à la ceinture, quelle bigarrure au vêtement, de quelle étoffe la ceinture et de quelle largeur, de quelle forme le capuchon et de quelle capacité en boisseaux, de combien de doigts la largeur de la tonsure, et combien d’heures pour le sommeil ! »

Ainsi, Érasme a donc fait partie du courant historique se déroulant en Hollande, mais il n’en a pas saisi la portée. Il pense que ce que porte la peinture flamande est un prolongement – en ce sens il a interprété celle-ci comme si elle était similaire à la « Renaissance » italienne.

Voici des extraits de l’Éloge de la folie. Tout d’abord, voici des extraits pour présenter le ton général de l’oeuvre.

« Moi qui vous parle, la Folie, j’ai plus d’un détracteur ici-bas, même parmi les plus fous. Mais on peut les laisser dire sans danger, car ils ne pourront jamais faire que je ne jouisse d’une puissance à nulle autre pareille pour mettre en gaieté les dieux et les hommes.

En voulez-vous une preuve ? — Tout à l’heure j’entre dans cette nombreuse assemblée pour y prendre la parole ; je n’avais pas encore ouvert la bouche que déjà vos visages marquaient une hilarité peu commune, et que des rires joyeux et sympathiques saluaient mon apparition !

(…)

Et d’abord, je dois vous dire que je me moque de ces prétendus sages qui tiennent pour fat et impertinent quiconque s’octroie à soi-même des louanges ; qu’ils le traitent de fou, à la bonne heure ; c’est lui rendre justice et avouer qu’il est conséquent avec lui-même.

En effet, rien n’est plus logique que de voir la Folie trompeter ses propres louanges. Personne d’ailleurs pourrait-il prétendre me peindre mieux que moi-même, sans prétendre aussi me connaître mieux que moi ? —

En agissant ainsi, je me crois tout aussi modeste que la plupart de vos grands et de vos sages. Que font ces messieurs ? — Retenus par une fausse vergogne, ils se contentent de suborner quelque rhétoricien flagorneur ou quelque poète songe-creux, qui leur débite, à beaux deniers comptants, leur panégyrique, autrement dit de gros mensonges.

Ce qui n’empêche pas le discret héros de la fête de faire la roue et de dresser la crête comme un paon, tandis que son prôneur impudent compare aux dieux un faquin, le donne comme type de toutes les vertus, bien qu’il s’en éloigne plus que personne ; et le pare, lui triste geai, avec des plumes étrangères ; pour tout dire, pendant que le prôneur essaye de blanchir un nègre, et de faire prendre une mouche pour un éléphant. Pour moi, je mets en pratique le proverbe populaire qui conseille de se louer soi-même si on ne rencontre personne d’autre pour le faire.

Mais en vérité, je ne sais qui doit le plus étonner de l’ingratitude ou de la négligence des hommes à mon égard. Tous sont mes fervents sectateurs, tous usent sans scrupule de mes bienfaits, et depuis le commencement des temps, aucun n’a pris soin encore de célébrer mes louanges dans quelque discours bien tourné ; tandis que les Busiris, les Phalaris, la fièvre quarte, les mouches, la calvitie et autres horreurs du même genre ont trouvé des panégyristes, qui n’ont épargné ni leur huile ni leurs veilles pour les exalter dans de pompeux éloges.

(...)

Au milieu de tant de délices, je n’ai pas marqué ma naissance par des pleurs ; en ouvrant les yeux j’ai souri gracieusement à ma mère.

J’aurais tort d’envier à Jupiter sa chèvre nourricière, car mes lèvres ont pressé le sein de deux nymphes complaisantes, l’Ivresse, fille de Bacchus, et l’ignorance, fille de Pan, que vous pouvez voir toutes deux parmi mes suivantes. Peut-être vous sera-t-il agréable de les connaître toutes ?

Par Hercule ! je vais vous les nommer et en grec, s’il vous plaît. Celle-ci, dont vous remarquez l’air arrogant, c’est Φιλαυτία (l’Amour-propre) ; celle-là, aux regards doucereux et les mains prêtes à applaudir, c’est Κολακεία (la Flatterie).

Cette autre, qui sommeille à moitié, vous représente Λήθη ; l’Oubli) ; plus loin, les bras croisés et couchée sur ses coudes, vous voyez Μισοπονία (la Paresse) ; tout près, la tête couronnée de roses et ruisselante de parfums, s’étend Ἡδονή Volupté) ; à côté, Ανοια (la Démence), roule ses yeux hagards.

Enfin, ce teint fleuri, ce corps potelé, se nomme Τροφή (la Bonne Chère). Deux dieux sont mêlés à ces nymphes, l’un est Comus, l’autre Morphée. Voilà les serviteurs fidèles qui assurent mon pouvoir sur le monde entier ; avec leur concours, je gouverne même ceux qui gouvernent les autres. »

Voici ce que dit la Folie sur l’Eglise catholique :

« Si les Souverains Pontifes, qui sont à la place du Christ, s’efforçaient de l’imiter dans sa pauvreté, ses travaux, sa sagesse, sa croix et son mépris de la vie, s’ils méditaient sur le nom de Pape, qui signifie Père, et sur le titre de Très-Saint qu’on leur donne, ne seraient-ils pas les plus malheureux des hommes ? Celui qui emploie toutes ses ressources à acheter cette dignité ne doit-il pas la défendre ensuite par le fer, le poison et la violence ?

Que d’avantages à perdre, si la sagesse, un jour, entrait en eux ! et pas même la sagesse, mais un seul grain de ce sel dont le Christ a parlé. Tant de richesses, d’honneurs, de trophées, d’offices, dispenses, impôts, indulgences, tant de chevaux, de mules, de gardes, et tant de plaisirs, vous voyez quel trafic, quelle moisson, quel océan de biens j’ai fait tenir en peu de mots ! Il faudrait mettre à la place les veilles, les jeûnes, les larmes, les oraisons, les sermons, l’étude et la pénitence, mille incommodités fâcheuses.

Que deviendraient aussi, ne l’oublions pas, tant de scripteurs, de copistes, de notaires, d’avocats, de promoteurs, de secrétaires, de muletiers, de palefreniers, de maîtres d’hôtel, d’entremetteurs, je dirais un mot plus vif, mais ne blessons pas les oreilles ? Cette multitude immense, qui est à la charge du Siège romain, je me trompe, qui a des charges auprès du Siège romain, serait réduite à la famine. Il serait donc inhumain, abominable et infiniment détestable que les grands chefs de l’Église, véritables lumières du monde, soient ramenés au bâton et à la besace.

Aujourd’hui, la partie laborieuse de leur fonction, ils l’abandonnent à peu près à saint Pierre et à saint Paul, qui ont des loisirs ; ils gardent la part de la représentation et des agréments. Grâce à moi, par conséquent, il n’y a pas d’hommes vivant plus délicieusement. Personne n’a moins de soucis, puisqu’ils croient donner assez au Christ, s’ils se montrent dans leur pompe rituelle et presque théâtrale, revêtus des titres de Béatitude, de Révérence et de Sainteté, et font les évêques aux cérémonies en bénissant et anathématisant.

Faire des miracles est un vieil usage désuet, qui n’est plus de notre temps ; enseigner les peuples est fatigant ; l’interprétation de l’Écriture Sainte appartient aux écoles ; prier est oiseux ; verser des larmes est affaire aux malheureux et aux femmes ; vivre pauvrement fait mépriser ; subir la défaite est une honte indigne de celui qui admet à peine les plus grands rois à baiser ses pieds ; mourir enfin est chose dure, et, sur la croix, ce serait infamant.

Les seules armes qui leur restent sont les douces bénédictions, dont parle saint Paul, et qu’ils sont fort enclins à prodiguer, les interdits, suspensions, aggravations, anathèmes, peintures vengeresses, et cette foudre terrible qui leur fait d’un seul geste précipiter les âmes au-dessous même du Tartare. Ces très saints pères dans le Christ, ces vicaires du Christ, ne frappent jamais plus fort que sur ceux qui, à l’instigation du diable, tentent d’amoindrir ou de rogner les patrimoines de saint Pierre. Bien que cet apôtre ait dit dans l’Évangile : « Nous avons tout quitté pour vous suivre », ils lui érigent en patrimoine des terres, des villes, des tributs, des péages, tout un royaume.

Pour conserver tout cela, enflammés de l’amour du Christ, ils combattent par le fer et par le feu et font couler des flots de sang chrétien. Ils croient défendre en apôtres l’Église, épouse du Christ, lorsqu’ils mettent en pièces ceux qu’ils nomment ses ennemis.

Comme si les plus pernicieux ennemis de l’Église n’étaient pas les pontifes impies, qui font oublier le Christ par leur silence, l’enchaînent dans des lois de trafic, dénaturent son enseignement par des interprétations forcées et l’assassinent par leur conduite scandaleuse !

L’Église chrétienne ayant été fondée par le sang, confirmée par le sang, accrue par le sang, ils continuent à en verser, comme si le Christ ne saurait pas défendre les siens à sa manière. La guerre est chose si féroce qu’elle est faite pour les bêtes et non pour les hommes ; c’est une démence envoyée par les Furies, selon la fiction des poètes, une peste qui détruit les mœurs partout où elle passe, une injustice, puisque les pires bandits sont d’habitude les meilleurs guerriers, une impiété qui n’a rien de commun avec le Christ.

Les Papes, cependant, négligent tout pour en faire leur occupation principale.

On voit parmi eux des vieillards décrépits y porter l’ardeur de la jeunesse, jeter l’argent, braver la fatigue, ne reculer devant rien pour mettre sens dessus dessous les lois, la religion, la paix, l’humanité tout entière. Ils trouveront ensuite maint docte adulateur pour décorer cette évidente aberration du nom de zèle, de piété, de courage, pour démontrer par raisonnement comment on peut dégainer un fer meurtrier et le plonger dans les entrailles de son frère, sans manquer le moins du monde à cette charité parfaite que le Christ exige du chrétien envers son prochain. »

Et voici ce que dit la Folie sur la guerre.

« N’est-ce pas au champ de la guerre que se moissonnent les exploits ?

Or, qu’est-il de plus fou que d’entamer ce genre de lutte pour on ne sait quel motif, alors que chaque parti en retire toujours moins de bien que de mal ? Il y a des hommes qui tombent ; comme les gens de Mégare, ils ne comptent pas. Mais, quand s’affrontent les armées bardées de fer, quand éclate le chant rauque des trompettes, à quoi seraient bons, je vous prie, ces sages épuisés par l’étude, au sang pauvre et refroidi, qui n’ont que le souffle ?

On a besoin alors d’hommes gros et gras, qui réfléchissent peu et aillent de l’avant.
Préférerait-on ce Démosthène soldat qui, docile aux conseils d’Archiloque, jeta son bouclier pour fuir, dès qu’il aperçut l’ennemi ?

Il était aussi lâche au combat que sage à la tribune. On dira bien qu’en guerre l’intelligence joue un très grand rôle. Dans le chef, je l’accorde ; encore est-ce l’intelligence d’un soldat, non celle d’un philosophe. La noble guerre est faite par des parasites, des entremetteurs, des larrons, des brigands, des rustres, des imbéciles, des débiteurs insolvables, en somme par le rebut de la société, et nullement par des philosophes veillant sous la lampe. »