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La peinture flamande - 11ème partie : Karl Marx sur la Hollande comme nation capitaliste

Pour comprendre l’arrière-plan général ayant permis l’émergence de la peinture flamande et de son réalisme bourgeois, il faut saisir ce moment où le capitalisme naît comme tendance historique partant à la conquête du monde.

Déjà, il faut voir quelle zone est concernée par ce que reflète la peinture flamande. Fierens Gevaert, dans Histoire de la peinture flamande, des origines à la fin du XVe siècle. Les créateurs de l’art flamand, note à ce titre :

Comprenant les comtés de Flandre, d’Artois, de Hainaut, de Namur, de Zélande et de Hollande, les duchés de Brabant, de Limbourg, de Gueldre et le pays de Liège - autant dire la Belgique et la Hollande actuelles, avec une partie de la France septentrionale - les anciens Pays-Bas formèrent, aux XIVe et XVe siècles et pendant une grande partie du XVIe, un tout artistique indivisible. Appliquée à tous les artistes de ces régions, la désignation de Flamands, qui rigoureusement devrait se limiter aux artistes nés dans le Comté de Flandre, est donc d’un usage arbitraire.

Voici comment Karl Marx présente, dans Le Capital , ce qui s’est déroulé. Le rôle de la Hollande y est particulièrement souligné, tant pour le démarrage (« S’ouvrant par la révolte de la Hollande contre l’Espagne  ») que pour le premier siècle de l’avancée du capitalisme (« la Hollande était au dix-septième siècle la nation capitaliste par excellence »).

Le pillage colonial va en fait développer les échanges, et la Hollande va se placer comme plaque tournante des échanges, faisant du port d’Anvers la capitale mondiale du capitalisme.

Cela ne se produisit pas sans heurt : l’Espagne catholique et féodale qui dominait les Pays-Bas a à un moment essayé de briser le développement autonome et protestant de ce pays ; cela échoua cependant, au prix de la perte par les Pays-Bas d’une partie de son territoire historique, qui aura un parcours indépendant et formera par la suite la Belgique.

Mais la tendance générale était irrépressible, et la Hollande s’engouffra la première, comme nation, dans le capitalisme, comme en témoigne la peinture flamande.

« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.

Aussitôt après, éclate la guerre mercantile ; elle a le globe entier pour théâtre. S’ouvrant par la révolte de la Hollande contre l’Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l’Angleterre contre la Révolution française et se prolonge, jusqu’à nos jours, en expéditions de pirates, comme les fameuses guerres d’opium contre la Chine.

Les différentes méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du dix-septième siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste.

Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger les phases de transition.

Et, en effet, la force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique.

Un homme dont la ferveur chrétienne a fait tout le renom, M. W. Howitt, s’exprime ainsi sur la colonisation chrétienne : « Les barbaries et les atrocités exécrables perpétrées par les races soi-disant chrétiennes dans toutes les régions du monde et contre tous les peuples qu’elles ont pu subjuguer n’ont de parallèle dans aucune autre ère de l’histoire universelle, chez aucune race si sauvage, si grossière, si impitoyable, si éhontée qu’elle fût [1]. »

L’histoire de l’administration coloniale des Hollandais — et la Hollande était au dix-septième siècle la nation capitaliste par excellence — « déroule un tableau de meurtres, de trahisons, de corruption et de bassesse, qui ne sera jamais égalé [2]. »

Rien de plus caractéristique que leur système d’enlèvement des naturels des Célèbes, à l’effet de se procurer des esclaves pour Java. Ils avaient tout un personnel spécialement dressé à ce rapt d’un nouveau genre. Les principaux agents de ce commerce étaient le ravisseur, l’interprète et le vendeur, et les principaux vendeurs étaient des princes indigènes. La jeunesse enlevée était enfouie dans les cachots secrets de Célèbes jusqu’à ce qu’on l’entassât sur les navires d’esclaves.

« La seule ville de Macassar, par exemple, dit un rapport officiel, fourmille de prisons secrètes, toutes plus horribles les unes que les autres, remplies de malheureux, victimes de l’avidité et de la tyrannie, chargés de fers, violemment arrachée à leurs familles. » Pour s’emparer de Malacca, les Hollandais corrompirent le gouverneur portugais.

Celui-ci les fit entrer dans la ville en 1641. Ils coururent aussitôt à sa maison et l’assassinèrent, s’abstenant ainsi… de lui payer la somme de 21875 livres sterling et., prix de sa trahison. Partout où ils mettaient le pied, la dévastation et la dépopulation marquaient leur passage. Une province de Java, Banjuwangi, comptait en 1750 plus de 80,000 habitants. En 1811, elle n’en avait plus que 8000.

Voilà le doux commerce ! »


[1William Howitt : Colonisation and Christianity. A Popular History el the treatment of the natives by the Europeans in all their colonies ; Lond., 1838, p. 9. Sur le traitement des esclaves, on trouve une bonne compilation chez Charles Comte. (Traité de législation, 3e édit., Bruxelles, 1837.) Il faut étudier ce sujet en détail pour voir ce que le bourgeois fait de lui-même et du travailleur, partout où il peut, sans gêne, modeler le monde à son image.

[2Thomas Stamford Raffles late Governor of Java : Java and its dependencies ; Lond. 1817.