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La peinture flamande - 12ème partie : l’Utopie commence à Anvers

Érasme avait comme ami Thomas More, et dans le contexte de l’époque, il n’est pas étonnant que la ville d’Anvers soit un élément central de l’Utopie de Thomas More, ouvrage majeur de l’époque.

Anvers était le port mondial, le lieu des échanges mondiaux, prenant la suite de Bruges. Inévitablement, c’est là-bas que devaient débarquer les marins ayant trouvé l’île d’Utopie.

Voici ce qu’on lit au début de l’oeuvre :

« L’invincible roi d’Angleterre, Henri, huitième du nom, prince d’un génie rare et supérieur, eut, il n’y a pas longtemps, un démêlé de certaine importance avec le sérénissime Charles, prince de Castille. Je fus alors député orateur en Flandre, avec mission de traiter et arranger cette affaire.

(...)

Nous trouvâmes à Bruges, lieu fixé pour la conférence, les envoyés du prince Charles, tous personnages fort distingués. Le gouverneur de Bruges était le chef et la tête de cette députation ; et George de Thamasia, prévôt de Mont-Cassel, en était la bouche et le cœur.

(...)

Déjà le congrès avait tenu deux séances, et ne pouvait convenir sur plusieurs articles. Les envoyés d’Espagne prirent alors congé de nous pour aller à Bruxelles, consulter les volontés du prince. Moi, je profitai de ce loisir, et j’allai à Anvers. »

Or, si Bruxelles est aujourd’hui en Belgique, c’est que la Belgique est resté historiquement sous domination espagnole, et donc catholique, par opposition à Anvers qui deviendra le cœur de la Hollande protestante s’élançant dans le capitalisme.

L’opposition Bruxelles – envoyés d’Espagne / Anvers est à prendre en ce sens. Voici d’ailleurs la suite, avec Thomas More saluant l’esprit d’Anvers, mais également tentant de refléter les découvertes coloniales et leur manière de bouleverser la réalité.

Pour saisir ce passage, il faut comprendre que l’Utopie, cette île utopique, est raconté par un voyageur dans le prolongement des découvertes de l’Amérique et des Indes, de la naissance des échanges à l’échelle mondiale.

L’Utopie n’est pas qu’une simple « utopie », c’est un reflet de toute une tendance historique. C’est l’espoir rationaliste d’un capitalisme naissant.

« Pendant mon séjour dans cette ville, je reçus beaucoup de monde ; mais aucune liaison ne me fut plus agréable que celle de Pierre Gilles, Anversois d’une grande probité.

Ce jeune homme, qui jouit d’une position honorable parmi ses concitoyens, en mérite une des plus élevées, par ses connaissances et sa moralité, car son érudition égale la bonté de son caractère. Son âme est ouverte à tous ; mais il a pour ses amis tant de bienveillance, d’amour, de fidélité et de dévouement, qu’on pourrait le nommer, à juste titre, le parfait modèle de l’amitié.

Modeste et sans fard, simple et prudent, il sait parler avec esprit, et sa plaisanterie n’est jamais une injure. Enfin, l’intimité qui s’établit entre nous fut si pleine d’agrément et de charme, qu’elle adoucit en moi le regret de ma patrie, de ma maison, de ma femme, de mes enfants, et calma les inquiétudes d’une absence de plus de quatre mois.

Un jour, j’étais allé à Notre Dame, église très vénérée du peuple, et l’un de nos plus beaux chefs-d’œuvre d’architecture ; et après avoir assisté à l’office divin, je me disposais à rentrer à l’hôtel, quand tout à coup je me trouve en face de Pierre Gilles, qui causait avec un étranger, déjà sur le déclin de l’âge. Le teint basané de l’inconnu, sa longue barbe, sa casaque tombant négligemment à demi, son air et son maintien annonçaient un patron de navire.

(...)

Il a navigué comme Ulysse, voire même comme Platon. Écoutez son histoire :

« Raphaël Hythlodée (le premier de ces noms est celui de sa famille) connaît assez bien le latin, et possède le grec en perfection. L’étude de la philosophie, à laquelle il s’est exclusivement voué, lui a fait cultiver la langue d’Athènes, de préférence à celle de Rome. Aussi, sur des sujets quelque peu importants ne vous citera-t-il que des passages de Sénèque et de Cicéron.

Le Portugal est son pays. Jeune encore, il abandonna son patrimoine à ses frères ; et dévoré de la passion de courir le monde, il s’attacha à la personne et à la fortune d’Améric Vespuce [Amerigo Vespucci, grand navigateur, qui donna notamment son nom à l’Amérique]. Il n’a pas quitté d’un instant ce grand navigateur, pendant les trois derniers des quatre voyages dont on lit partout aujourd’hui la relation.

Mais il ne revint pas en Europe avec lui. Améric, cédant à ses vives instances, lui accorda de faire partie des vingt-quatre qui restèrent au fond de la Nouvelle-Castille.

Il fut donc laissé sur ce rivage, suivant son désir ; car notre homme ne craint pas la mort sur la terre étrangère ; il tient peu à l’honneur de pourrir dans un tombeau ; et souvent il répète cet apophtegme : « Le cadavre sans sépulture a le ciel pour linceul ; partout il y a un chemin pour aller à Dieu. »

Ce caractère aventureux pouvait lui devenir fatal, si la Providence divine ne l’eût protégé.

Quoi qu’il en soit, après le départ de Vespuce, il parcourut avec cinq Castillans une foule de contrées, débarqua à Taprobane [Ceylan] comme par miracle, et de là parvint à Calicut [Kolkata ou Calcutta], où il trouva des vaisseaux portugais qui le ramenèrent dans son pays, contre toute espérance. »

Dès que Pierre eut achevé ce récit, je lui rendis grâces de son obligeance et de son empressement à me faire jouir de l’entretien d’un homme aussi extraordinaire ; puis j’abordais Raphaël, et après les saluts et compliments d’usage à une première entrevue, je le conduisis chez moi avec Pierre Gilles.

Là, nous nous assîmes dans le jardin, sur un banc de gazon, et la conversation commença. »

Par la suite, l’île d’Utopie est présentée – une île qu’on connaît à travers Anvers, témoin des échanges mondiaux.