Centre MLM de belgique

La peinture flamande - 13e partie : Anvers, coeur des Pays-Bas et du capitalisme

Initialement, les Pays-Bas étaient relativement unifiés de par la conquête par l’État bourguignon. Ce dernier, du 14e au 16e siècle, maintint sa domination sur la zone, avec comme principaux centres Dijon, Bruxelles, La Haye et Lille. Le terme de « Pays-Bas » désignait les territoires « par-delà » la Bourgogne et la Franche-Comté.

De 1384 à 1477, les seigneurs bourguignons acquirent des territoires très nombreux, par des mariages, des achats, des captations d’héritage. Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire formèrent les Pays-Bas bourguignons, dépendants de la Bourgogne, ce qui était un moyen de faire un contrepoids à la puissance du roi de France.

Ces territoires riches amenaient la majorité des revenus bourguignons. Ils étaient peuplées de 2,5 millions de personnes en 1469 (660 700 en Flandres, 413 000 dans le Brabant, 268 000 en Hollande). Surtout, ces territoires étaient déjà fortement urbanisés : 34 % de la population vivaient dans des villes, avec des pourcentages atteignant 36 % en Flandres et 45 % en Hollande.

Des villes comme Gand, Bruges, Anvers, Liège, avaient une population de plus de 25 000 personnes, les mettant sur le même pied que Paris ou Londres. Entre la fin du 14e et celle du 15e siècle, Tournai comptait six fois plus de tapissiers, Bruxelles avait augmenté de 70 % le nombre d’artisans du métal (orfèvres, fondeurs de cuivres, armuriers, etc.).

L’Etat bourguignon ne put cependant se maintenir face aux grands blocs que formaient l’Espagne et l’Autriche, la France et le Saint-Empire romain germanique. Il fallait qu’il cède la place à un empire plus puissant, en l’occurrence l’Autriche, puis l’Espagne, deux empires eux-mêmes liés.

C’est cette configuration très difficile qui a été la chance et la malchance des Pays-Bas. D’un côté, ils purent se développer et assumer en premier le capitalisme. De l’autre, cela se fit au prix d’un affrontement avec une grande puissance, et la perte de ce qui deviendra plus tard la Belgique.

Le processus fut le suivant : la « découverte » de l’Amérique et le pillage colonial qui en découlèrent provoquèrent un grand bouleversement pour la féodalité espagnole. Celle-ci était parvenue, au moyen de la « Reconquista », à anéantir la présence arabo-musulmane en Espagne.

Il lui fallait alors faire le choix de prolonger ce mouvement et de consolider ses positions, ou bien d’aller maintenir l’ordre dans les Pays-Bas, alors sous domination espagnole. C’est ce second choix qui fut fait, avec en arrière-plan la tentative catholique d’éliminer un courant hérétique issu de son propre sein : le protestantisme.

Il s’agissait toutefois également à l’époque d’encercler la France. Charles Quint avait, par la « pragmatique Sanction » de 1549, déjà donné aux Pays-Bas, composés de Dix-sept Provinces, une unité indépendante de la France et du Saint-Empire romain germanique.

L’intervention fut commandée par Ferdinand Alvare de Tolède, duc d’Albe dont la position avait triomphé en 1566. L’entrée à Bruxelles de celui-ci, en août 1567, déboucha sur la formation d’un Conseil des troubles, vite surnommé Conseil du sang, de par l’ampleur de la répression.

C’est le paradoxe historique : les « Provinces-Unies » furent unifiées par un Empire extérieur, tentant d’administrer de meilleure manière. Cependant, l’époque des empires était déjà passée, et cette tentative d’amélioration se transforma en son contraire, soit 80 années de guerre. Cette guerre fut nationale et bourgeoise, sous le drapeau du protestantisme, dans un schéma proche de celui de la Bohême avec les hussites (mais sans la dimension social-révolutionnaire portée par les masses urbaines et paysannes).

La raison de cela est que les Provinces-Unies, de par leurs ports de Bruges et Anvers, participaient de plein pied au bouleversement économique mondial. Leur développement devint rapidement autonome, et le fils de Charles-Quint, Philippe II d’Espagne, dut intervenir afin d’écraser le mouvement d’indépendance et de capitalisme qui s’élança par la suite.

Anvers est la ville qui joua le rôle clef dans cet épisode capital de l’histoire mondiale.

Bruges aurait pu jouer ce rôle. La ville était la plaque tournante du Nord et les « vêpres brugeoises » fut la révolte bourgeoise contre le centre bourguignon, afin d’obtenir l’autonomie du port (en 1302 avaient déjà eu lieu les matines de Bruges, une sanglante opération bourgeoise contre les soldats français).

Cependant, la baie du Zwin s’ensabla progressivement et le pouvoir central devenu autrichien se méfia largement de l’esprit bourgeois et révolté de Bruges, ce qui laissa le champ libre à Anvers.

En 1374, la ville d’Anvers avait 5 000 personnes en son sein. Elle en avait 20 000 autour de 1440, et 100 000 vers 1500.

La ville d’Anvers ne participa pas à l’interdiction de l’importation des draps d’Angleterre aux Pays-Bas. Son port devint la plaque tournante des échanges avec l’Angleterre et les territoires allemands du Nord, ces derniers étant eux-mêmes des intermédiaires avec l’Italie, les Alpes, les Sudètes, les Carpathes.

Par la suite, le Portugal commença à coloniser et se procura du métal auprès de marchands d’Allemagne du Nord pour l’utiliser comme « pacotille » en Afrique. Anvers joua le rôle d’intermédiaire, devenant le lieu où le Portugal écoulait son pillage colonial, qui se développa par la suite également au Brésil et aux Indes.

De 1495 à 1521 fut envoyé à Anvers plus d’un million de livres de poivre, 17 250 kilos de sucre, 40 000 livres de cannelle, avec en retour 5200 tonnes de minerai de cuivre, 1250 tonnes de bassins, bracelets, etc., 3250 kilos d’argent, etc.

Les grands marchands allemands eux-mêmes passaient par Anvers, comme les riches familles devenant des puissances financières (Fugger, Höchstetter, Welser, Tucher, Imhof). En 1546, les Fugger avaient 500 000 florins de cuivre, contre 200 000 19 ans auparavant.

Les marchands vénitiens et génois eux-mêmes durent passer en partie par Anvers. Dans ce cadre, le commerce de la Hanse, en Europe du Nord, déclinait, alors que les marchands hollandais se montraient toujours plus comme des intermédiaires incontournables.

L’empire des Habsbourg lui-même finit par emprunter aux banquiers d’Anvers, alors que le Portugal ne tenait financièrement que par la vente d’épices à Anvers (en 1543 la dette du Portugal à Anvers était de 2 millions de cruzados, et de 3 millions en 1552).

On atteint là les limites d’une époque : celle où les empires peuvent se maintenir à coups de conquête. L’Espagne et la France firent banqueroute en 1557, puis le Portugal en 1560.

Une cinquantaine d’années plus tard, les Pays-Bas disposaient à l’opposé des affaires de la Compagnie réunie des Indes Orientales (avec 6,5 millions de florins en 1602) et des Indes Occidentales (avec 7 millions de florins en 1621).

Les Pays-Bas devenaient la première nation capitaliste, Amsterdam remplaçant Anvers, et désormais la question historique était de savoir qui était en mesure de suivre ce rythme de développement.

La France et l’Angleterre n’hésiteront pas à s’allier contre les Pays-Bas, qui eux s’allièrent pour l’occasion... à l’Espagne. La guerre de Hollande (1672-1678) fut ainsi un affrontement entre deux grandes puissances allant au capitalisme et un petit État capitaliste allié à une grande force féodale.