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Le dualisme du néoplatonisme - 3e partie : le « Dieu vivant »

Le « Timée » n’aurait pas eu l’effet idéologique qu’il a eu s’il ne consistait qu’en un simple dualisme opposant le matériel et l’immatériel. On y trouve une « explication » particulièrement développée des niveaux d’interaction entre l’immatériel et le spirituel.

Cette explication est la seule qui « tienne debout » sur le plan intellectuel, à défaut d’être juste ; elle sera reprise par toutes les religions. Le néo-platonisme consiste précisément en l’approfondissement de cette explication.

Que dit Timée ? Déjà, et c’est un argument typique des néoplatoniciens, il précise systématiquement qu’il ne peut pas réellement expliquer les choses, en raison de la différence de nature entre matériel et immatériel.

Il ne peut que faire des rapprochements, il ne peut procéder que par analogie, observant des similitudes, des ressemblances ; le matériel n’est qu’une forme en quelque sorte délavée, aplanie, dévitalisée de l’immatériel.

Timée dit ainsi, par exemple :

« Mais, quand il s’agit d’exprimer une copie de ce qui est immuable, comme ce n’est qu’une copie, par analogie avec elle, l’expression aussi ne doit être que vraisemblable. Ce que l’existence est à la génération, la vérité l’est à l’opinion. Tu ne seras donc pas étonné, Socrate, si, après que tant d’autres ont parlé diversement sur le même sujet, j’essaye de parler des dieux et de la formation du monde, sans pouvoir vous rendre mes pensées dans un langage parfaitement exact et sans aucune contradiction. »

« Et si nos paroles n’ont pas plus d’invraisemblance que celles des autres, il faut s’en contenter et bien te rappeler que moi qui parle et vous qui jugez, nous sommes tous des hommes, et qu’il n’est permis d’exiger sur un pareil sujet que des récits vraisemblables. »

« Mais, me renfermant dans la vraisemblance, comme je l’ai fait depuis le commencement de ce discours, je tâcherai d’émettre des opinions qui ne soient pas moins vraisemblables que celles des autres, et de traiter de nouveau mon sujet dans son ensemble et dans ses détails avec plus d’étendue qu’auparavant. »

C’est là un des grands principes du mysticisme. La rationalité est considérée comme insuffisante à exprimer les choses. La raison en est que la réalité dont on peut parler n’est qu’un reflet d’une entité « unique » dont on ne peut, en fait, pas comprendre grand-chose, voire rien du tout, et encore moins, dans tous les cas, en parler.

Étant donné que voir la réalité, c’est « fusionner » avec l’Un, il s’agit d’une expérience personnelle qu’on ne peut pas raconter à un autre, car parler à quelque d’autre relève du « multiple » alors que la fusion relève de « l’Un », de l’unité mystique.

L’idée – à la base de toute religion, quelle que soit sa forme, jusqu’au new age – est que le monde n’est qu’une sorte de sous-niveau d’une super-entité divine. C’est un monisme matérialiste inversé, plus qu’un dualisme « tranquille » comme ce que les religions « sérieuses » préfèrent à mettre en avant, afin de ne pas se présenter comme trop « idéalistes » ou spiritualistes.

Timée présente la réalité matérielle de la manière suivante : c’est un grand tout, une sorte de gigantesque être, composé de parties innombrables, consistant en une sorte de sphère.

« Ainsi, il convient que ce qui doit être propre à recevoir dans toute son étendue des copies de tous les êtres éternels, soit dépourvu de toute forme par soi-même.

En conséquence, cette mère du monde, ce réceptacle de tout ce qui est visible et perceptible par les sens, nous ne l’appellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni rien de ce que ces corps ont formé, ni aucun des éléments dont ils sont sortis ; mais nous ne nous tromperons pas en disant que c’est un certain être invisible, informe, contenant toutes choses en son sein, et recevant, d’une manière très obscure pour nous, la participation de l’être intelligible, un être, en un mot, très difficile à comprendre. »

« Il [c’est-à-dire ici Dieu] polit toute la surface de ce globe,avec le plus grand soin par plusieurs raisons ; ce morde n’avait besoin ni d’yeux ni d’oreilles, parce qu’il ne restait en dehors rien à voir ni rien à entendre ; il n’y avait pas non plus autour de lui d’air à respirer ; il n’avait besoin d’aucun organe pour la nutrition, ni pour rejeter les aliments digérés ; car il n’y avait rien à rejeter ni rien à prendre.

Non ; il est fait pour se nourrir de ses pertes propres, et toutes ses actions, toutes ses affections lui viennent de lui-même et s’y renferment ; car l’auteur du monde estima qu’il vaudrait mieux que son ouvrage se suffit à lui-même, que d’avoir besoin de secours étranger.

De même, il ne jugea pas nécessaire de lui faire des mains, parce qu’il n’y avait rien à saisir ni rien à repousser ; et il ne lui fit pas non plus de pieds, ni rien de ce qu’il faut pour la marche ; mais il lui donna un mouvement propre à la forme de son corps, et qui, entre les sept mouvements, appartient principalement à l’esprit et à l’intelligence.

Faisant tourner le monde constamment sur lui-même et sur un même point, Dieu lui imprima ainsi le mouvement de rotation, et lui ôta les six autres mouvements, ne voulant pas qu’il fût errant à leur gré. Le monde enfin, n’ayant pas besoin de pieds, pour exécuter ce mouvement de rotation, il le fit sans pieds et sans jambes. »

C’est ici l’un des grands fondamentaux du mysticisme : nous sommes au sein d’une sorte de Dieu vivant. Timée distingue ainsi Dieu de Dieu : il y a le Dieu en tant qu’un suprême, tourné vers lui-même, et il y a le Dieu artisan, créateur, façonnant la réalité. C’est un Dieu vivant, inférieur au Dieu suprême.

C’est le fondement même du néo-platonisme.

Celui qui est en pratique un second « Dieu » pour ainsi dire est en fait ici un « démiurge », un artisan suprême façonnant le monde, et il utilise les mathématiques. Timée explique longuement cette conception pythagoricienne, où Dieu jongle en quelque sorte avec les chiffres.

Voici un exemple, relativement compréhensible, de cette perspective.

« Voici comment il opéra cette division : d’abord il ôta du tout une partie, puis une seconde partie double de la première, une troisième valant une fois et demie la seconde et trois fois la première, une quatrième double de la seconde, une cinquième triple de la troisième, une sixième octuple de la première, une septième valant la première vingt-sept fois.

Cela fait, il remplit les intervalles doubles et triples, en enlevant au tout encore d’autres parties qu’il plaça de manière à ce qu’il y eût dans chaque intervalle deux moyennes, dont la première surpasse un de ses extrêmes et est surpassée par l’autre d’une même partie de chacun d’eux, et dont la seconde surpasse un de ses extrêmes et est surpassée par l’autre d’un nombre égal. »

Cette construction d’un Dieu à deux étages pour ainsi dire était là le prix à payer pour justifier l’existence de la réalité par un Dieu suprême qui, par définition, n’a besoin de rien. Voici comment Timée présente le processus de naissance du Démiurge :

« C’est ainsi que le Dieu, qui existe de tout temps, avait conçu le Dieu qui devait naître ; il le polit, l’arrondit de tous côtés, plaça ses extrémités à égale distance du centre, en forma un tout, un corps parfait, composé de tous les corps parfaits ; puis il mit l’âme au milieu, l’épandit partout, en enveloppa le corps ; et ainsi il fit un globe tournant sur lui-même, un monde unique, solitaire, se suffisant par sa propre vertu, n’ayant besoin de rien autre que soi, se connaissant et s’aimant lui-même.

De cette manière il produisit un Dieu bienheureux. »