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Le dualisme du néoplatonisme - 6e partie : la ligne immense de Plotin

Né en 205 à Lycopolis, ville d’Egypte sous contrôle romain, Plotin étudia à Alexandrie avant de devenir, à Rome, la principale figure du courant néo-platonicien émergeant alors.

Le terme de néo-platonicien fut conçu au XIXe siècle, Plotin et les néo-platoniciens se considérant simplement comme platoniciens ; cependant, leur méthode apportait une perspective uniquement mystique exigeant une identification précise.

Le néo-platonisme liquide, en effet, toutes les réflexions platoniciennes, pour n’en conserver que l’idéalisme tourné, non pas dans un sens politique comme avec la République de Platon, modèle de société de castes, mais dans un sens mystique.

En apparence, on a donc un platonisme réduit à l’allégorie de la caverne : le monde matériel est illusoire, n’étant que le reflet d’un monde intermédiaire, lui-même sous-produit du Dieu suprême. Les prisonniers de la caverne croient réels les ombres sur les murs, alors que le philosophe sait que des marionnettes sont déplacées devant un feu et qu’il y a même, à l’extérieur, le Soleil qui est la vraie lumière.

On a donc un monde d’en haut et un monde d’en bas, le premier seulement étant vrai, unifié, idéal, bon, le second une illusion, divisé, mauvais, matériel. Plotin, en bon platonicien, explique ainsi :

« C’est de ce monde véritable et un que tire son existence le monde sensible qui n’est point véritablement un : il est en effet multiple et divisé en une pluralité de parties qui sont séparées les unes des autres et étrangères entre elles.

Ce n’est plus l’amitié qui y règne, c’est plutôt la haine, produite par la séparation de choses que leur état d’imperfection rend ennemies les unes des autres. »

Les âmes proviennent du monde d’en haut et sont emprisonnés dans la matière, en bas ; leur mission est donc de remonter à la source, de retourner à l’unité du monde d’en haut.

C’est là du platonisme tout ce qu’il y a de plus traditionnel : élever l’âme au monde supérieur est le noyau dur de l’idéologie de Socrate et Platon. Plotin souligne toujours qu’il ne fait redire Platon, célébrant son culte du Beau idéal situé au-delà de la matière.

On a le même élitisme spiritualiste, d’esprit gréco-romain, comme on peut le voir dans cette mise en valeur d’attitudes et de comportements par Plotin :

« Que doit être celui qu’il s’agit d’élever à ce monde ? Il doit tout savoir, ou du moins être le plus savant possible, comme le veut Platon. Il doit, dans la première génération, être descendu ici-bas pour former un philosophe, un musicien, un amant. Car ce sont là les hommes que leur nature rend les plus propres à être élevés au monde intelligible »

« Le Musicien se laisse facilement toucher par le beau et est plein d’admiration pour lui ; mais il n’est pas capable d’arriver par lui seul à l’intuition du beau ; il faut que des impressions extérieures viennent le stimuler. »

« L’Amant, au rang duquel le musicien peut s’élever, soit pour rester à ce rang, soit pour monter plus haut encore, l’amant a quelque réminiscence du beau ; mais comme il en est séparé ici–bas, il est incapable de bien savoir ce que c’est. »

« Quant au Philosophe, il est naturellement disposé à s’élever au monde intelligible. Il s’y élance porté par des ailes légères, sans avoir besoin, comme les précédents, d’apprendre à se dégager des objets sensibles. II peut seulement être incertain sur la route à suivre et avoir besoin d’un guide. »

Tout cela n’est, en soi, aucunement original et s’il n’y avait que cela, on ne verrait pas en quoi ce serait du néo-platonisme. La différence d’avec le platonisme tient en fait à l’ajout d’une sorte d’architecture en trois parties, pour contrer le matérialisme d’Aristote et sauver le platonisme.

Plotin n’a pas hésité à reprendre des aspects de la philosophie d’Aristote, en la déviant pour l’intégrer au platonisme afin de combler les manques de celui-ci. Le néo-platonisme relit Aristote de manière idéaliste, afin d’y puiser des moyens pour justifier l’existence d’un « monde d’en haut » justement réfuté par Aristote.

Plotin a également besoin de s’opposer au concept d’intellect, qui chez Aristote désigne l’esprit synthétique du monde auquel chaque esprit se « connecte » en quelque sorte en raisonnant correctement. Cet intellect collectif, typiquement matérialiste, s’oppose en effet à l’idéalisme et sa célébration des « âmes » individuelles.

Pour réaliser son entreprise, Plotin va procéder de manière subtile. Tout d’abord, il va fusionner le monde d’en haut et d’en bas. Cela a l’air absurde, mais c’était le seul moyen de faire en sorte que l’intellect d’Aristote ne soit plus lié au monde matériel.

Plotin, en effet, réfute toute valeur au monde matériel et le mouvement ne va jamais que dans un sens, depuis le monde d’en haut jusqu’au monde d’en bas. Toutefois, nous avons vu qu’il avait fait se fusionner les deux mondes.

C’est là que Plotin réussit un coup de génie faisant de lui le titan absolu de toutes les religions. Il invente le concept de « procession » et affirme qu’il y a une sorte de naissance à chaque étape au sein d’une seule et même réalité, avec bien entendu une perte d’énergie à chaque fois.

Voici comment il formule cela, toujours de manière poétique et relativement hermétique :

« Ainsi, dans l’univers la vie ressemble à une ligne immense où chaque être occupe un point, engendrant l’être qui suit, engendré par celui qui précède, et toujours distinct, mais non séparé de l’être générateur et de l’être engendré dans lequel il passe sans s’absorber. »