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Le gauchisme – 11e partie : le gauchisme en France

Un nombre important de groupes français furent influencés par la gauche « germano-hollandaise » et la « gauche italienne ». Tous se situaient dans la mouvance syndicaliste-révolutionnaire et d’ultra-gauche, prônant une ligne de refus complet du réformisme au moyen d’une propagande unilatérale pour la révolution.

Cette révolution devait être anti-parti, par définition, le bureaucratisme étant considéré comme le second pilier du « système » avec le capitalisme.

Parmi ces structures, le plus souvent réduites à une poignée d’individus, d’orientation « anti-bureaucratique » et plus ou moins conseilliste, les figures les plus connues sont Claude Lefort et Cornélius Castoriadis, Serge Bricianer et Maximilien Rubel. On a ainsi, dans les années 1930 et 1940 la revue Masses et les Éditions Spartacus de René Lefeuvre, dans les années 1950 La révolution prolétarienne, Socialisme ou Barbarie, Pouvoir Ouvrier, la revue Programme communiste, ainsi que dans les années 1960 la revue Invariance fondée par Jacques Camatte.

Le groupe le plus important fut cependant Informations et Correspondance Ouvrières, qui a existé de 1958 à 1973 et dont voici la plate-forme :

« Le but de notre regroupement est de réunir des travailleurs qui n’ont plus confiance dans les organisations traditionnelles de la classe, partis et syndicats.

Les expériences que nous avons faites nous ont montré que les syndicats actuels sont des éléments de stabilisation et de conservation du régime d’exploitation.

Ils servent d’intermédiaires sur le marché du travail, ils utilisent les luttes pour des buts politiques, ils sont les auxiliaires de toute classe dominante dans un état moderne.

Nous pensons que c’est aux travailleurs de défendre leurs intérêts et de lutter pour leur émancipation.

Travailleurs parmi d’autres, nous essayons de nous informer mutuellement de ce qui se passe dans nos milieux de travail, de dénoncer les manœuvres syndicales, de discuter de nos revendications, de nous apporter une aide réciproque.

Dans les luttes, nous intervenons comme travailleurs et non comme organisation pour que les mouvements soient unitaires et pour cela, nous préconisons la mise sur pied de comités associant de façon active le plus grand nombre de travailleurs, nous défendons des revendications non hiérarchisées, et non catégorielles capables de faire l’unanimité des intéressés. Nous sommes pour tout ce qui peut élargir la lutte et contre tout ce qui tend à l’isoler.

Nous tentons par des liaisons internationales de savoir aussi quelle est la situation des travailleurs dans le monde et de discuter avec eux.

Tout cela nous mène à travers les problèmes actuels de mettre en cause toute la société d’exploitation, toutes les organisations, à discuter de problèmes généraux tels que le capitalisme d’état, la hiérarchie, la gestion bureaucratique, l’abolition de l’état et du salariat, la guerre, le racisme, le socialisme, etc. Chacun expose librement son point de vue et reste entièrement libre de l’action qu’il mène dans sa propre entreprise.

Nous considérons comme essentiels les mouvements spontanés de résistance à tout l’appareil moderne de domination alors que d’autres considèrent comme essentielle l’action des syndicats et des organisations.

Le mouvement ouvrier est la lutte de classe telle qu’elle se produit avec la forme pratique que lui donnent les travailleurs.

Ce sont eux seuls qui nous apprennent pourquoi et comment lutter : nous ne pouvons en aucune façon nous substituer à eux ; eux seuls peuvent faire quelque chose.

Nous ne pouvons que leur apporter des informations au même titre qu’ils peuvent nous en donner, contribuer aux discussions dans le but de clarifier nos expériences communes et, dans la mesure de nos possibilités, que leur fournir une aide matérielle pour faire connaître leurs luttes ou leur condition.

Nous considérons que ces luttes sont une étape sur le chemin qui conduit vers la gestion des entreprises et de la société par les travailleurs eux-mêmes. »

Cette tendance est, toutefois, davantage « anti-bureaucratique » que directement conseilliste et donna surtout naissance au courant dit « communisateur », prônant une « communisation immédiate de la société ».

Le communisme devait être conquis immédiatement, au moyen d’une « rupture » par en bas développée par des petits groupes affinitaires et communautaires, censées entraîner les masses.

Cette approche puise en fait dans l’approche post-moderne de l’école de Francfort, avec surtout Herbert Marcuse et Theodor Adorno, qui recherchait un nouveau « sujet révolutionnaire », ainsi que dans le courant italien dit « operaïste » des années 1960-1970 et ayant donné naissance aux organisations Potere Operaio, Lotta Continua et Autonomia Operaia.

L’ouvrage L’insurrection qui vient s’appuie essentiellement sur cette démarche de réaliser le « communisme immédiat ». Voici une définition donnée par le groupe « Théorie Communiste ». Le langage à la limite de l’incompréhensible, véritable poésie puisant son vocabulaire dans Le Capital de Karl Marx, est un aspect clasique du gauchisme.

« Si la révolution et le communisme sont bien l’œuvre d’une classe du mode de production capitaliste, il ne peut plus y avoir transcroissance entre le cours quotidien de la lutte de classe et la révolution, celle-ci est un dépassement produit dans le cours de la contradiction entre les classes, l’exploitation.

La révolution communiste est communication des rapports entre les individus qui se produisent comme immédiatement sociaux.

Au-delà de l’affirmation du prolétariat, c’est toute la théorie du communisme qui est à reformuler contre les limites inhérentes à ce cycle de luttes que sont le « démocratisme radical » et les pratiques alternatives, mais également contre l’ensemble des théories qui font leur deuil du programmatisme au nom d’un Humanisme théorique la Critique du travail pour lui-même, ou de celle de l’économie. »

Toutefois, l’organisation « collant » le plus à la définition du gauchisme tel qu’il est né dans les années 1920 et 1930 est le « Courant communiste international » (CCI), présent dans plusieurs pays.

Né en 1975 de la fusion de Révolution internationale, de l’Organisation conseilliste de Clermont-Ferrand et des Cahiers du communisme de conseil de Marseille, sous l’impulsion de Marc Chirik (1907-1990), le CCI se présente comme l’héritière tant de la « gauche germano-hollandaise » que de la « gauche italienne ». Le CCI témoigne ainsi véritablement de la nature du gauchisme, dans la mesure où il montre qu’il n’y a, en pratique, aucun antagonisme entre le conseillisme pur et dur d’un côté et le « parti » comme réserve de pureté de l’autre.

Le CCI, en effet, considère comme Amadeo Bordiga qu’il faut compiler les textes conseillistes afin de préserver leur mémoire et leur pureté, mais en même temps refuse catégoriquement de former un parti dirigeant : dans l’esprit du KAPD, il ne doit être qu’un rassemblement des éléments avancés.

Le CCI refuse tout problème politique en se désintéressant fondamentalement de tout ce qui se passe politiquement et en l’expliquant, au nom d’une prochaine vague imminente de la révolution mondiale.

Voici comment le CCI présente son positionnement :

NOTRE ACTIVITÉ

La clarification théorique et politique des buts et des moyens de la lutte du prolétariat, des conditions historiques et immédiates de celle-ci.

L’intervention organisée, unie et centralisée au niveau international, pour contribuer au processus qui mène à l’action révolutionnaire de la classe ouvrière.

Le regroupement des révolutionnaires en vue de la constitution d’un véritable parti communiste mondial, indispensable au prolétariat pour le renversement de la domination capitaliste et pour sa marche vers la société communiste.

NOTRE FILIATION

Les positions des organisations révolutionnaires et leur activité sont le produit des expériences passées de la classe ouvrière et des leçons qu’en ont tirées tout au long de l’histoire ses organisations politiques. Le CCI se ré­clame ainsi des apports successifs de la Ligue des Communistes de Marx et Engels (1847-52), des trois Interna­tionales (l’Association Internationale des Tra­vailleurs, 1864-72, l’Internationale Socialiste, 1884-1914, l’Inter­nationale Communiste, 1919-28), des fractions de gauche qui se sont se sont dégagées dans les années 1920-30 de la IIIe Internationale lors de sa dégénérescence, en particulier les gauches allemande, hollandaise et italienne.

Le gauchisme est, par définition, décomposé et multiforme, puisqu’il réfute le principe de Parti idéologique et culturel, au nom d’un mouvementisme basiste. Cela lui permet de varier à l’infini, afin de chercher à paraître toujours comme étant le plus radical, alors qu’en réalité les structures gauchistes vivotent à la marge complète de la réalité historique.