Centre MLM de belgique

Le gauchisme – 4e partie : Otto Rühle et la rupture anti-Parti

L’une des principales figures du gauchisme allemand fut Otto Rühle. Professeur membre de la social-démocratie, il fut élu au parlement en 1912 et fit partie des 15 parlementaires sociaux-démocrates sur 111 qui le 3 août 1914 refusèrent de voter pour les crédits de guerre.

Il participa ensuite à une importante réunion de la gauche, en mars 1915, dans l’appartement de Wilhelm Pieck, qui sera par la suite dirigeant du KPD (Parti Communiste d’Allemagne), avec Karl Liebknecht, Franz Mehring et neuf autres personnes, qui fondèrent la revue Die Internationale, qui n’aura qu’un numéro mais donnera naissance au Gruppe Internationale, qui deviendra le Spartakusgruppe et donnera naissance au KPD.

Otto RühleOtto Rühle rompit cependant rapidement avec Karl Liebknecht, qui fondera de son côté, avec Rosa Luxemburg, le KPD sur la base du Spartakusgruppe. Il ne rejoignit pas non plus les 18 députés socialistes exclus pour ne pas avoir voté l’état d’urgence et ayant fondé la Sozialdemokratische Arbeitsgemeinschaft (communauté social-démocrate de travail), qui donnera l’USPD.

Il se revendiquera, en novembre 1918, « linksradikal », c’est-à-dire d’extrême-gauche ou encore gauchiste, se revendiquant d’une nouvelle organisation, appelée Internationalen Kommunistem Deutschlands.

Lors de la révolution de 1918, il fut président pendant une semaine du conseil révolutionnaire unifié ouvriers-soldats de Dresde, regroupant le SPD, l’USPD et le reste de la gauche révolutionnaire, accusant tous les non « gauchistes » d’être contre-révolutionnaire.

Rejoignant initialement le KAPD, Otto Rühle rompit rapidement avec également. En raison du voyage de retour bloqué en Estonie des délégués du KAPD partis en URSS, Otto Rühle y fut envoyé en juin 1920.

Il y rencontra notamment Lénine, mais ce qu’il en retient est alors que « les ouvriers russes sont plus esclavagisés, plus opprimés, plus exploités que les ouvriers allemands ».

Les gauchistes, fascinés par la révolution russe, révisèrent en effet à partir de 1919-1920 entièrement leur position, révélant leur nature syndicaliste-révolutionnaire et mettant un terme au malentendu, plus précisément leur interprétation selon laquelle Lénine avait rompu historiquement avec la social-démocratie.

Otto Rühle avait déjà une position totalement opposé au principe de « Parti » avant d’aller en URSS et la IIIe Internationale avait déjà demandé sa mise à l’écart du KAPD. Présent à Moscou, Otto Rühle refusa même de participer au second congrès de la IIIe Internationale.

La situation étant intenable et les dirigeants du KAPD – Karl Schröder, Hermann Gorter, Fritz Rasch – se rendirent eux-mêmes à Moscou à l’automne, le KAPD gagnant alors le statut de parti « sympathisant » de la IIIe Internationale, pouvant exprimer son opinion aux congrès, mais ayant comme devoir de s’unir au KPD.

Le KAPD reconnut alors la nécessité du Parti, mais à demi-mot : « au moins jusqu’à la conquête du pouvoir politique et probablement encore au-delà ». Otto Rühle fut alors exclu du KAPD en raison de ce qui sera considéré comme son « anarcho-communisme ».

Il se rapprocha alors effectivement, sans succès, du courant syndicaliste-révolutionnaire organisé en une FAU, tentant de fédérer des forces gauchistes, pour en fin de compte fonder en 1921 une AAU (organisation d’unité).

Selon Otto Rühle, dans sa vie quotidienne, l’ouvrier connaissait uniquement des formes bourgeoises comme le mariage, la famille, un certain rapport à la propriété, alors que dans l’entreprise il est un « prolétaire pur face au capital ».

Otto Rühle abandonna, de ce fait, toute prétention idéologique et culturelle – alors que historiquement la social-démocratie en faisait son noyau dur – c’est-à-dire qu’il rejettait le principe de Parti dans son essence même.

Pour lui :

« Le KPD est également devenu un parti politique. Un parti au sens historique, comme les partis bourgeois, comme le SPD et l’USPD. Les chefs ont le premier mot. Ils parlent, promettent, attirent, commandent. Les masses, quand elles s’y retrouvent, se retrouvent devant des faits établis.

Elles doivent se tenir en rang, bien droit. Doivent marcher à pas cadencé. Doivent croire, se taire, payer. Ont à recevoir les ordres et les instructions, à les appliquer. Et elles doivent voter !

Leurs chefs veulent aller au parlement. Alors il faut voter pour eux. Pendant que les masses persistent dans un muet dévouement et une passivité dévote, les chefs font la haute politique au parlement.

Le KPD est également devenu un parti politique. Le KPD veut également au parlement. La centrale du KPD dit un mensonge, quand elle persuade les masses qu’il ne veut aller au parlement que pour le faire sauter. Il dit un mensonge quand il assure ne pas vouloir faire de collaboration parlementaire – positive (…).

Mais il reste une consolation pour les masses : il y a toujours de nouveau une opposition ! Cette opposition ne participe pas à la marche dans le camp de la contre-révolution (…). Les éléments les plus mûrs, révolutionnaires les plus décidés et les plus actifs, ont comme tâche de former la phalange de la révolution.

Ils ne peuvent accomplir cette tâche qu’en tant que phalange, c’est-à-dire en formation fermée. Ils sont l’élite du prolétariat révolutionnaire. Ils gagnent par la détermination une force croissante. Et une profondeur accrue de connaissance.

Ils sont visibles en tant que volonté d’agir par les vacillants et ceux dans l’obscurité. Au moment décisif ils forment le centre magnétique pour toute activité. Ils sont une organisation politique. Mais pas un parti politique. »

Otto Rühle développa alors, dans la continuité de sa démarche, un thème qui sera repris par la suite par l’historien ultra-conservateur Ernst Nolte : le bolchevisme est la cause du fascisme.

Dans un ouvrage intitulé La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme, publié en 1939, Otto Rühle affirme ainsi que :

« Il faut placer la Russie au premier rang des nouveaux États totalitaires. Elle a été la première à adopter le nouveau principe d’État. C’est elle qui a poussée le plus loin son application. Elle a été la première à établir une dictature constitutionnelle, avec le système de terreur politique et administrative qui l’accompagne.

Adoptant toutes les caractéristiques de l’État totalitaire, elle devint ainsi le modèle pour tous les pays contraints à renoncer au système démocratique pour se tourner vers la dictature. La Russie a servi d’exemple au fascisme (…).

Nationalisme, autoritarisme, centralisme, direction du chef, politique de pouvoir, règne de la terreur, dynamiques mécanistes, incapacité à socialiser— tous ces traits fondamentaux du fascisme existaient et existent dans le bolchevisme. Le fascisme n’est qu’une simple copie du bolchevisme.

Pour cette raison, la lutte contre le fascisme doit commencer par la lutte contre le bolchevisme. »

Cette thèse est exemplaire de la ligne gauchiste, qui voit en le mouvement communiste la principale menace contre-révolutionnaire. On voit tout de suite, le document datant de 1939, le rapport avec le trotskysme. Otto Rühle avait d’ailleurs soutenu Trotsky en participant en 1937 à une pseudo commission chargée de l’innocenter des accusations faites contre lui en URSS. Trotsky préfaça de son côté l’édition abrégée du Capital publiée par Otto Rühle en 1939.