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Le gauchisme – 5e partie : Otto Rühle et le refus du Parti issu de la social-démocratie

Otto Rühle n’est pas original dans son propos, dans la mesure où il prolonge sa critique du Parti de type social-démocrate. Ce dernier s’étant développé en le parti de type léniniste, Otto Rühle ne fait que continuer sa critique, en l’adaptant à la nouvelle forme. En arrière-plan, c’est la notion même de parti social-démocrate qui est remis en cause, le léninisme étant sa forme la plus développée.

Otto Rühle insiste très lourdement sur ce point, de manière systématique. Le léninisme n’est qu’une forme de kautskysme et comme Karl Kautsky a basculé dans le réformisme, Lénine fait de même. Ce que vise Otto Rühle, dans sa période après 1925, année où il cessa toute activité politique, c’est que le léninisme soit assimilé au kautskysme.

Pour cette raison, Otto Rühle présente Lénine comme un opportuniste bureaucrate, cherchant à faire imposer ses idées par en haut. Voici comment les choses sont présentées dans La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme :

« Dès le début, Lénine concevait le bolchevisme comme un phénomène purement russe. Au cours de ses nombreuses années d’activité politique, il ne tenta jamais de hisser le système bolchevique au niveau des formes de lutte utilisées dans les autres pays.

C’était un social-démocrate, pour qui Bebel et Kautsky restaient les leaders géniaux de la classe ouvrière, et il ignorait l’aile gauche du mouvement socialiste allemand qui s’opposait précisément aux héros de Lénine et à tous les opportunistes.

Ignorant cette gauche, il resta donc isolé, entouré par un petit groupe d’émigrés russes, et il demeura sous l’influence de Kautsky alors même que la « gauche » allemande, dirigée par Rosa Luxembourg, était déjà engagée dans la lutte ouverte contre le kautskysme (…).

Quoique les soviets, développés par les mencheviks, soient étrangers au schéma bolchevique, c’est pourtant grâce à eux que les bolcheviks arrivèrent au pouvoir. Une fois la stabilisation du pouvoir assurée et le processus de reconstruction économique entamé, le parti bolchevique ne savait plus comment coordonner le système des soviets, qui n’était pas le sien, avec ses propres activités et ses décisions.

Toutefois, réaliser le socialisme était aussi le désir des bolcheviks, et cela nécessitait l’intervention du prolétariat mondial. Pour Lénine, il était essentiel de gagner les prolétaires du monde aux méthodes bolcheviques. Il était donc très gênant de constater que les ouvriers des autres pays, en dépit du grand triomphe obtenu par le bolchevisme, montraient peu d’inclination pour sa théorie et sa pratique, mais étaient plutôt attirés par le mouvement des conseils, qui apparaissaient alors dans plusieurs pays et particulièrement en Allemagne.

Ce mouvement des conseils ne pouvait plus être d’aucune utilité à Lénine en Russie. Dans les autres pays européens, il manifestait une tendance marquée à s’opposer aux soulèvements de type bolchevique. En dépit de l’énorme propagande entretenue par Moscou dans tous les pays, l’agitation menée par ce qu’on appelle l’ultra-gauche pour une révolution fondée sur le mouvement des conseils éveilla, ainsi que Lénine lui-même l’a souligné, un écho bien plus large que ne le firent tous les propagandistes envoyés par le parti bolchevique.

Le Parti Communiste Allemand, suivant l’exemple du bolchevisme, restait un petit groupe hystérique et bruyant, formé principalement d’éléments prolétarisés de la bourgeoisie, alors que le mouvement des conseils attirait à lui les éléments les plus déterminés de la classe ouvrière.

Pour faire face à cette situation, il fallait renforcer la propagande bolchevique, il fallait attaquer l’ultra-gauche et renverser son influence en faveur du bolchevisme.

Puisque le système des soviets avait échoué en Russie, comment la « concurrence » radicale osait-elle essayer de prouver au monde que là où le bolchevisme lui-même avait échoué en Russie, on pouvait réussir ailleurs en se passant de lui ?

Pour se défendre, Lénine écrivit son pamphlet Le gauchisme, maladie infantile du communisme, dicté par la peur de perdre le pouvoir et par l’indignation devant le succès des hérétiques.

Le pamphlet parut tout d’abord avec le sous-titre « Essai d’exposé populaire de la stratégie et de la tactique marxistes » , mais ultérieurement cette phrase ambitieuse et idiote fut supprimée. C’en était trop.

Cette bulle papale agressive, grossière et odieuse était une véritable aubaine pour tout contre-révolutionnaire. De toutes les déclarations programmatiques du bolchevisme, c’est celle qui révèle le mieux son caractère réel. C’est le bolchevisme mis à nu. »

On a ici le cœur du gauchisme comme idéologie : le léninisme est un kautskysme, qui dénonce comme gauchisme ce qui est le communisme authentique. Pour les gauchistes, le léninisme empêche la spontanéité des masses, l’émergence des conseils révolutionnaires. Le léninisme serait par nature légaliste et parlementaire, syndicaliste et favorable aux institutions bourgeoises.

L’ouvrage de Lénine sur le gauchisme comme maladie infantile est donc considéré comme le prolongement logique du kautskysme et une pièce-maîtresse de la contre-révolution ; Otto Rühle va jusqu’à fantasmer que les nazis ne l’ont pas interdit à leur prise de pouvoir, afin de contrer la révolution.

Le léninisme apparaît pour les gauchistes comme le modèle de la prise du pouvoir par en haut, comme le putsch d’intellectuels non liés à la classe. Cette critique est commune à tout ce qui forme l’ultra-gauche : les syndicalistes-révolutionnaires, les anarchistes, les trotskystes, les conseillistes, etc.

Voici un autre passage où Otto Rühle insiste sur la question de la direction, qui est en fait au cœur de la question gauchiste. Pour le léninisme, dans le prolongement de la position de Karl Kautsky comme il est affirmé dans Que faire ?, le Parti s’appuie sur le socialisme scientifique, c’est un parti de cadres, maintenant la ligne rouge. Les gauchistes s’opposent formellement à cette approche au nom de la spontanéité des masses qui aboutirait de manière naturelle à la révolution :

« Le parti bolchevique, originellement section sociale-démocrate russe de la IIe Internationale, se constitua non en Russie, mais dans l’émigration.

Après la scission de Londres en 1903, l’aile bolchevique de la social-démocratie russe se réduisait à une secte confidentielle.

Les « masses » qui l’appuyaient n’existaient que dans le cerveau de ses chefs.

Toutefois, cette petite avant-garde était une organisation strictement disciplinée, toujours prête pour les luttes militantes et soumise à des purges continuelles pour maintenir son intégrité. Le parti était considéré comme l’académie militaire des révolutionnaires professionnels.

Ses principes pédagogiques marquants étaient l’autorité indiscutée du chef, un centralisme rigide, une discipline de fer, le conformisme, le militarisme et le sacrifice de la personnalité aux intérêts du parti.

Ce que Lénine développait en réalité, c’était une élite d’intellectuels, un noyau qui, jeté dans la révolution, s’emparerait de la direction et se chargerait du pouvoir (...).

Selon la méthode révolutionnaire de Lénine, les chefs sont le cerveau des masses.

Possédant l’éducation révolutionnaire appropriée, ils sont à même d’apprécier les situations et de commander les forces combattantes. Ils sont des révolutionnaires professionnels, les généraux de la grande armée civile.

Cette distinction entre le cerveau et le corps, entre les intellectuels et les masses, les officiers et les simples soldats, correspond à la dualité de la société, de classe, à l’ordre social bourgeois.

Une classe est dressée à commander, l’autre à obéir.

C’est de cette vieille formule de classe que sortit la conception léniniste du Parti.

Son organisation n’est qu’une simple réplique de la réalité bourgeoise. Sa révolution est objectivement déterminée par les mêmes forces qui créent l’ordre social bourgeois, abstraction faite des buts subjectifs qui accompagnent ce processus.

Quiconque cherche à établir un régime bourgeois trouvera dans le principe de la séparation entre le chef et les masses, entre l’avant-garde et la classe ouvrière, la préparation stratégique à une telle révolution. Plus la direction est intelligente, instruite et supérieure, et les masses disciplinées et obéissantes, plus une telle révolution a de chances de réussir. En cherchant à accomplir la révolution bourgeoise en Russie, le parti de Lénine était donc tout à fait adapté à son objectif.

Quand, toutefois, la révolution russe changea de nature, quand ses caractéristiques prolétariennes devinrent évidentes, les méthodes tactiques et stratégiques de Lénine perdirent leur valeur. S’il l’emporta en fin de compte, ce ne fut pas grâce à son avant-garde, mais bien au mouvement des soviets, qu’il n’avait pas du tout inclus dans ses plans révolutionnaires.

Et quand Lénine, une fois le triomphe de la révolution assuré par les soviets, décida une fois de plus de s’en passer, tout caractère prolétarien disparut de la révolution russe. Le caractère bourgeois de la révolution occupa à nouveau la scène, trouvant son aboutissement naturel dans le stalinisme.

En dépit de son souci de la dialectique marxiste, Lénine était incapable de concevoir dialectiquement l’évolution historique des processus sociaux. Sa pensée restait mécaniste, suivant des schémas rigides. Pour lui, il n’existait qu’un seul parti révolutionnaire – le sien ; qu’une seule révolution – la révolution russe ; qu’une seule méthode – le bolchevisme. Et ce qui avait réussi en Russie devait réussir aussi en Allemagne, en France, en Amérique, en Chine et en Australie.

Ce qui était correct pour la révolution bourgeoise russe, l’était aussi pour la révolution prolétarienne mondiale. L’application monotone d’une formule découverte une fois pour toutes évoluant dans un cercle égocentrique où n’entraient en considération ni l’époque ni les circonstances, ni les niveaux de développement, ni les réalités culturelles, ni les idées ni les hommes. Avec Lénine, c’était l’avènement du machinisme en politique : il était le « technicien », « l’inventeur » de la révolution, le représentant de la volonté toute-puissante du chef.

Toutes les caractéristiques fondamentales du fascisme existaient dans sa doctrine, sa stratégie, sa « planification sociale » et son art de manier les hommes. Il ne pouvait pas saisir la profonde signification révolutionnaire du rejet par la gauche de la politique traditionnelle de parti. Il ne pouvait pas comprendre la véritable importance du mouvement des soviets pour l’orientation socialiste de la société. Il ignorait les conditions requises pour la libération des ouvriers.

Autorité, direction, force, exercées d’un côté, organisation, encadrement, subordination de l’autre – telle était sa manière de raisonner.
Discipline et dictature sont les mots qui reviennent le plus souvent dans ses écrits. Staline proclamait Lénine « le génial mécanicien de la locomotive de l’histoire ». On trouve de multiples exemples de cette conception mécaniste dans la prose bolchevique, et ce dans tous les domaines. »

Otto Rühle exprime le point de vue du petit-bourgeois pris de rage devant le triomphe des monopoles, mais incapable de saisir le principe de planification, d’organisation, propre à la classe ouvrière. Il ne saisit pas ce qu’est le socialisme scientifique comme science de la matière dans son ensemble ; il réduit tout à une colère qui se voudrait anti-démocratique.