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Le gauchisme – 6e partie : le national-bolchevisme de Hambourg

L’un des courants relativement exemplaire du volontarisme gauchiste – avec toute l’apologie d’une énergie vitaliste se précipitant dans une sorte de recette-miracle comme « clef » de la révolution – fut ce qui sera par la suite appelé le « national-bolchevisme ».

Ce courant n’a rien rien à voir avec les courants de droite qui utilisent la démagogie sociale ; le national-bolchevisme initial est une tentative gauchiste de profiter d’une situation particulière pour faire avancer la révolution.

Heinrich Laufenberg

L’idée national-bolchevique consistait en la considération que l’Allemagne défaite en 1918 était désormais dirigée par une poignée de capitalistes servant en tant qu’agents du capital financier de l’Entente.

Une dictature militaire prolétarienne, fondée sur les Conseils ouvriers, devait mener la guerre contre l’Entente, en particulier contre la France, l’impérialisme présenté comme le plus agressif car cherchant à renverser la position dominante de l’Angleterre.

Dans ce cadre d’armement général du peuple réalisant le rêve d’Otto von Bismarck d’une population en armes – on reconnaît ici l’approche de Carl von Clausewitz – une certaine paix sociale pourrait être réalisée avec la bourgeoisie, mais sous hégémonie de la mobilisation totale et armée de tous les « travailleurs » (terme remplaçant ici celui d’ouvrier).

Cela fut conceptualisé dans la brochure de 1919 intitulée « Guerre populaire révolutionnaire ou guerre civile contre-révolutionnaire ? », diffusée par les principaux représentants de cette option « national-bolchevique » que furent Heinrich Laufenberg (1872-1932) et Fritz Wolffheim (1888-1942).

Ce dernier avait vécu plusieurs années aux États-Unis et avait été profondément marqué par l’IWW (Industrial Workers of the World), le courant syndicaliste-révolutionnaire américain, poursuivant la même stratégie qui sera celle de la CNT espagnole, où le syndicat est censé organiser une contre-société allant jusqu’à l’action directe, menant à la fin du processus une grève générale expropriatrice.

Fritz Wolffheim avait également été le rédacteur du Vorwärts der Pacific-Küste, un organe social-démocrate destiné aux émigrants allemands présents sur la côte américaine du Pacifique.

Également de Hambourg, Heinrich Laufenberg était au départ un journaliste agissant dans le cadre de la social-démocratie ; il avait d’ailleurs réalisé une étude sur l’histoire du mouvement ouvrier à Hambourg, devenant responsable de l’école du Parti dans cette ville.

Il publia également en 1919 un écrit très détaillé au sujet des événements révolutionnaires à Hambourg, et pour cause : il y avait été pas moins que le président de son grand Conseil ouvrier en 1918, lors d’une prise momentanée du pouvoir les ouvriers et les soldats insurgés.

Fritz Wolffheim avait également été au premier rang de la révolution de 1919, où il avait été l’un des principaux orateurs du grand meeting du 6 novembre 1918, où il avait appelé à prendre d’assaut la centrale militaire locale.

Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim s’étaient opposés à la première Guerre Mondiale, considérée comme impérialiste, mais raisonnaient sur le fond en termes de défense nationale. Ils entrevoyaient en fait dans la question nationale le « levier » suffisant pour que la révolution bouleverse toute la société, dépassant les limites posées par la seule question sociale.

La dimension « nationale » de la révolution devait permettre de réaliser une révolution techniquement parfaite, à coups de mesures censées être décisives. Elle n’est prise en compte que dans la mesure où elle va de pair avec la formation d’une administration par les conseils ouvriers.

Heinrich Laufenberg peut ainsi explique que :

« Jusqu’à présent, le vivre-ensemble national reposait sur la violence imposée par en-haut. Le nouveau système organisera la nation par en bas. »

« La Nation bourgeoise se meurt et la Nation socialiste croît. L’idée nationale a cessé d’être un moyen de puissance aux mains de la bourgeoisie contre le prolétariat et se retourne contre celle-ci. La grande dialectique de l’Histoire fait de l’idée nationale un moyen de puissance du prolétariat contre la bourgeoisie. »

La IIIe Internationale imposa au KAPD l’exclusion de ces partisans de la « guerre nationale » comme préalable à la poursuite des discussions pour une éventuelle adhésion. Il était considéré comme inacceptable de nier l’existence des classes sociales en Allemagne au nom de la lutte contre la situation de l’Allemagne vaincue.

Lénine, dans La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), explique ainsi :

« Enfin, une des erreurs incontestables des "gauchistes" d’Allemagne, c’est qu’ils persistent dans leur refus de reconnaître le traité de Versailles. Plus ce point de vue est formulé avec "poids" et "sérieux", avec "résolution" et sans appel, comme le fait par exemple K.Horner, et moins cela paraît sensé.

Il ne suffit pas de renier les absurdités criantes du "bolchevisme national" (Laufenberg et autres), qui en vient à préconiser un bloc avec la bourgeoisie allemande pour reprendre la guerre contre l’Entente, dans le cadre actuel de la révolution prolétarienne internationale.

Il faut comprendre qu’elle est radicalement fausse, la tactique qui n’admet pas l’obligation pour l’Allemagne soviétique (si une République soviétique allemande surgissait à bref délai) de reconnaître pour un temps la paix de Versailles et de s’y plier. »

Le courant national-bolchevique s’ouvrit, suite à cet échec, immédiatement à une ligne nationaliste ouverte à des membres des couches sociales les plus aisées, fondant une Freie Vereinigung zum Studium des deutschen Kommunismus (Association libre pour l’étude du communisme allemand) se revendiquant ouvertement du courant de pensée ultra-nationaliste pangermaniste et servant de relais théorique à une Bund der Kommunisten (Union des Communistes) d’orientation national-révolutionnaire.

S’ensuivirent un cheminement séparé pour Fritz Wolffheim et Heinrich Laufenberg, ce dernier fondant en 1922 un Bund für Volk, Freiheit und Vaterland (Union pour le peuple, la liberté et la patrie), d’orientation national et social-révolutionnaire, tandis que Fritz Wolffheim menait le Bund der Kommunisten vers une ligne ethique ultra-nationaliste.

Heinrich Laufenberg cessa par la suite toute activité, revenant à ses origines sociales consistant en un milieu chrétien ultra conservateur, refusant désormais le marxisme pour prôner un christianisme socialisant, lui-même participant à des initiatives pour les démunis, tout en vivotant dans les milieux d’ultra-gauche.

Fritz Wolffheim, d’origine juive, rejoignit quant à lui en 1929 un Groupe de nationalistes sociaux-révolutionnaires, avant de mourir en camp de concentration.

Le terme de national-bolchevisme fut quant à lui récupéré pour désigner des nationalistes partisans d’une alliance avec l’URSS.