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Le gauchisme – 8e partie : Anton Pannekoek et le refus du Parti issu de la social-démocratie

On l’aura compris, Anton Pannekoek dénonce au fond le Parti dirigeant tel que la social-démocratie l’a théorisé. Voici comment il voit les choses :

« La social-démocratie a toujours vu dans le parti (lié aux syndicats) l’organe servant à mener la révolution à bonne fin.

Ceci ne veut pas dire forcément l’emploi exclusif des méthodes électorales ; pour sa fraction radicale, le parti devait utiliser la pression conjointe des moyens parlementaires et de moyens extra-parlementaires tels que les grèves et les manifestations, afin de faire valoir la puissance du prolétariat.

Mais en fin de compte c’était tout de même le parti qui dirigeait la lutte (…).

Et si la chape oppressive du pouvoir d’État venait à sauter, c’est encore le parti, en sa qualité de représentant du prolétariat, qui devait prendre le pouvoir. »

La théorie d’Anton Pannekoek, inévitablement, amène à concevoir la révolution comme un processus où les masses organisées procèdent à la dissolution des institutions. Cela revient à de l’anarchisme et, fort logiquement, Anton Pannekoek finit par aboutir à la conclusion que la révolution de 1917 avait été une révolution bourgeoise.

Pannekoek théorise cela dans Lénine philosophe, publié en 1938, où il attaque frontalement la dialectique de la Nature.

Il ne le dit pas directement, car il ne comprend même pas le contexte ; il se contente de dénoncer tout ce qui y a trait.

Ce que dit Lénine dans Matérialisme et empirio-criticisme serait erroné, son matérialisme serait bourgeois, car en réalité le matérialisme ne concernerait que le rapport entre les classes.

Anton Pannekoek s’étonne ainsi :

« Il [= Lénine] qualifie de matérialiste la croyance selon laquelle les concepts de temps et d’espace absolus (théorie que la science soutenait autrefois mais qu’elle dut abandonner par la suite) sont la véritable réalité du monde. »

Et en note, il est ajouté au sujet de cela :

« Ces idées bizarres, partie essentielle du léninisme, c’est-à-dire de la philosophie d’Etat en Russie, furent imposées par la suite à la science russe.

On peut s’en rendre compte en lisant l’ouvrage de Waldemar Kaempfert La science en Russie Soviétique, dont voici un passage : « Vers la fin de la purge des trotskistes, le Département d’Astronomie de l’Académie des sciences vota quelques résolutions violentes, qui furent signées par le président et dix-huit membres, déclarant que « Ia cosmogonie bourgeoise moderne était dans un état de profonde confusion idéologique résultant de son refus d’accepter le seul concept vrai du matérialisme dialectique, à savoir l’infinité de l’univers en espace et en temps », et dénonçant comme « contre-révolutionnaire » la croyance en la relativité ». »

Comme on le voit, Anton Pannekoek rejette, et d’ailleurs ne comprend même pas le principe du matérialisme dialectique.

Dans Lénine philosophe, il insiste pour rejeter que le principe de sensation soit présente dans la matière en général, comme reflet. A ses yeux, le matérialisme ne peut être que historique ; il traite d’aspects « organisés » et n’est donc pas une science absolue.

Cela l’amène, nécessairement, à rejeter Gueorgui Plekhanov, à considérer que Hegel et Ludwig Feuerbach sont des penseurs unilatéralement bourgeois, et donc bien entendu que Lénine a mené une révolution forcément bourgeoise, puisque par en haut et fondée sur un tel matéralisme.

Lénine aurait été un bourgeois menant une révolution pseudo-socialiste, parce que ce sont les ouvriers qui faisaient la révolution que la bourgeoisie n’était pas en mesure de faire (plus tard, Enver Hoxha dira précisément la même chose de Mao Zedong).

Anton Pannekoek formule cela ainsi :

« En Chine, par exemple, Sun Yat-sen était socialiste ; étant donné toutefois que la bourgeoisie chinoise, dont il se faisait le porte-parole, était une classe nombreuse et puissante, son socialisme était « national » et combattait les « erreurs » marxistes.

Lénine, au contraire, devait prendre appui sur la classe ouvrière, et, parce qu’il lui fallait poursuivre un combat implacable et radical, il adopta l’idéologie la plus extrémiste, celle du prolétariat occidental combattant le capitalisme mondial, à savoir : le marxisme.

Etant donné toutefois que la révolution russe présentait un double caractère - révolution bourgeoise quant aux objectifs immédiats révolution prolétarienne quant aux forces actives - la théorie bolcheviste devait être adaptée à ces deux fins, puiser par conséquent ses principes philosophiques dans le matérialisme bourgeois, la lutte des classes dans l’évolutionnisme prolétarien.

Ce mélange reçut le nom de « marxisme ».

Mais il est clair que le marxisme de Lénine, déterminé par la situation particulière de la Russie vis-à-vis du capitalisme, différait de manière fondamentale du marxisme d’Europe occidentale, conception planétaire propre à une classe ouvrière qui se trouve devant la tâche immense de convertir en société communiste un capitalisme très hautement développé, le monde même où elle vit, où elle agit (…).

Lénine a toujours ignoré en effet ce qu’est le marxisme réel.

Rien de plus compréhensible. Il ne connaissait du capitalisme que sa forme coloniale : il ne concevait la révolution sociale que comme la liquidation de la grande propriété foncière et du despotisme tsariste. On ne peut reprocher au bolchevisme russe d’avoir abandonné le marxisme, pour la simple raison que Lénine n’a jamais été marxiste.

Chaque page de l’ouvrage philosophique de Lénine est là pour le prouver.

Et le marxisme lui-même, quand il dit que les idées théoriques sont déterminées par les nécessités et les rapports sociaux, explique du même coup pourquoi il ne pouvait pas en être autrement.

Mais le marxisme met également en lumière les raisons pour lesquelles cette légende devait forcément apparaître : une révolution bourgeoise exige le soutien de la classe ouvrière et de la paysannerie.

Il lui faut donc créer des illusions, se présenter comme une révolution de type différent plus large plus universel.

En l’occurrence, c’était l’illusion consistant à voir dans la révolution russe la première étape de la révolution mondiale, appelée à libérer du capitalisme le prolétariat dans son ensemble ; son expression théorique fut la légende du marxisme (…).

Le mouvement révolutionnaire russe englobait des couches d’intellectuels beaucoup plus importantes que le mouvement socialiste occidental : certains d’entre eux furent influencés par les courants d’idées bourgeois et anti-matérialistes.

Il était naturel que Lénine combatte violemment de telles tendances au sein du mouvement révolutionnaire, il ne les considérait pas comme l’aurait fait un marxiste, qui aurait vu en elle un phénomène social, les aurait expliquées par leur origine sociale, les rendant ainsi totalement inoffensives : nulle part dans son livre on ne trouve la moindre tentative d’une telle compréhension.

Pour Lénine le matérialisme était la vérité établie par Feuerbach, Marx et Engels, et les matérialistes bourgeois.

Ultérieurement, la stupidité, le conservatisme, les intérêts financiers de la bourgeoisie et la puissance spirituelle de la théologie avaient amené une forte réaction en Europe. Or cette réaction menaçait aussi le bolchevisme, et il fallait s’y opposer avec la plus grande rigueur (…).

Il est clair que l’idéologie d’une bourgeoisie satisfaite d’elle-même et déjà déclinante ne peut en aucun cas s’accorder avec un mouvement en développement, ne peut satisfaire, fût-ce une bourgeoisie en ascension. Une telle idéologie aurait conduit à un affaiblissement, là où justement il fallait faire preuve de la plus grande énergie. Seule l’intransigeance du matérialisme pouvait rendre le Parti fort et lui donner la vigueur nécessaire pour une révolution (…).

Sans aucun doute, le livre de Lénine [matérialisme et empirio-criticisme] laissa une empreinte décisive dans l’histoire du Parti, et détermina dans une grande mesure, le développement ultérieur des idées philosophiques en Russie.

Après la révolution, dans le nouveau système de capitalisme d’Etat, le « léninisme », combinaison de matérialisme bourgeois et de doctrine marxiste du développement social, le tout orné d’une terminologie dialectique, fut proclamé philosophie officielle.

Cette doctrine convenait parfaitement aux intellectuels russes, maintenant que les sciences de la nature et la technique formaient la base d’un système de production qui se développait rapidement sous leur direction et qu’ils voyaient se profiler un avenir où ils seraient la classe dirigeante d’un immense empire, où ils ne rencontreraient que l’opposition de paysans encore englués de superstitions religieuses. »

La critique anarchiste faite à la social-démocratie – comme quoi il s’agirait de scientistes cherchant à former une bureaucratie qui prendrait le pouvoir par l’intermédiaire des ouvriers – est directement réutilisée contre Lénine par les gauchistes.

Anton Pannekoek, une fois qu’il a dit que le matérialisme dialectique de Lénine était en réalité un matérialisme bourgeois, peut passer à son but réel : liquider le léninisme en tant que tel.