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Le matérialisme anglais - 12e partie : Thomas Hobbes

Thomas Hobbes (1588-1679) a été proche du pouvoir politique en Angleterre et il est surtout connu pour avoir fourni une conception idéologique de l’État conforme aux exigences royales, par opposition aux perspectives de John Locke et David Hume, qui bien qu’allant dans le même sens ne soulignait pas assez les caractéristiques propres à l’Angleterre et sa monarchie intégrant les capitalistes aux côtés des aristocrates.

Thomas Hobbes est tout à fait sur le terrain de l’empirisme anglais, et dès le début de son ouvrage majeur, Le Léviathan, on lit :

« L’origine de toutes nos pensées est ce que nous appelons SENSATION, (car il n’est nulle conception dans l’esprit humain qui n’ait été d’abord, totalement ou par parties, causée au niveau des organes de la sensation). Les autres dérivent de cette origine (…).

La cause de la sensation est le corps extérieur, qui presse l’organe propre à chaque sensation, ou immédiatement, comme dans le goût et le toucher, ou médiatement, comme dans la vue, l’ouïe ou l’odorat ; laquelle pression, par l’intermédiaire des nerfs et autres fils et membranes du corps, se propage intérieurement jusqu’au cerveau et jusqu’au cœur, et cause là une résistance, une contre-pression, un effort du coeur pour se délivrer ; lequel effort, parce qu’extérieur, semble être quelque chose en dehors.

Et ce semblant, ce phantasme est ce que les hommes appellent sensation, et il consiste, pour l’œil en une lumière ou une couleur d’une certaine forme, pour l’oreille en un son, pour les narines en une odeur, pour la langue et le palais en une saveur, et pour le reste du corps en chaleur, froid, dureté, mollesse, et de pareilles autres qualités que nous pouvons discerner par le toucher. Toutes ces qualités appelées sensibles ne sont dans l’objet qui les cause que de nombreux mouvements différents de la matière, par lesquels l’objet presse diversement nos organes.

En nous, dont les organes sont pressés, il n’y a rien d’autre que différents mouvements (car le mouvement ne produit que du mouvement). »

On a là la conception typique de l’empirisme anglais. Partant de là, Thomas Hobbes va tenter de justifier un Etat fort, qu’il surnomme le « léviathan », du nom d’un monstre dans la Bible.

Si chez John Locke et David Hume on a déjà l’esprit des pionniers américains, avec l’individualisme et l’individu comme base, chez Thomas Hobbes on a la vision très négative des individus non subordonnés à l’État.

La couverture du Leviathan, une gravure d’Abraham Bosse, représente d’ailleurs un individu géant représentant l’État et consistant en une multitude d’individus. Il y a l’idée que les individus ne sont rien sans l’État, ce qui ne pouvait que satisfaire la monarchie anglaise, d’autant plus que les forces religieuses doivent chez Thomas Hobbes être soumises à l’État.

Finalement, on n’a rien d’autre ici qu’une version modernisée de l’averroïsme politique, déjà largement présent en Grande-Bretagne historiquement avec John Wycliff.

Thomas Hobbes trouve par contre une justification nouvelle. Sa thèse est simple et connue : « l’homme est un loup pour l’homme » et il y a eu la nécessité historique pour chaque individu de perdre un peu de sa liberté au profit d’un arbitre tout puissant : l’État.

Voici comment il explique cela, en soulignant bien l’aspect consistant en la production de richesse ; Thomas Hobbes a une démarche très proche de celle de la monarchie absolue de sa période progressiste où elle soutient les forces capitalistes contre l’aristocratie, afin de renforcer le pouvoir étatique :

« Les hommes ne retirent pas d’agrément (mais au contraire un grand déplaisir) de la vie en compagnie, là où il n’existe pas de pouvoir capable de les tenir tous en respect.

Car chacun attend que son compagnon l’estime aussi haut qu’il s’apprécie lui-même, et à chaque signe de dédain, ou de mésestime il s’efforce naturellement, dans toute la mesure où il l’ose (ce qui suffit largement, parmi des hommes qui n’ont pas de commun pouvoir qui les tienne en repos, pour les conduire à se détruire naturellement), d’arracher la reconnaissance d’une valeur plus haute : à ceux qui le dédaignent, en lui nuisant ; aux autres, par de tels exemples.

De la sorte, nous pouvons trouver dans la nature humaine trois causes principales de querelles :

Premièrement, la rivalité

Deuxièmement, la méfiance

Troisièmement, la fierté (glory)

La première de ces choses fait prendre l’offensive aux hommes en vue de leur profit. La seconde, en vue de leur sécurité. La troisième, en vue de leur réputation. Dans le premier cas, ils usent de violence pour se rendre maîtres de la personne d’autres hommes, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs biens.

Dans le second cas, pour défendre ces choses. Dans le troisième cas, pour des bagatelles, par exemple pour un mot, un sourire, une opinion qui diffère de la leur, ou quelque autre signe de mésestime, que celle-ci porte directement sur eux-mêmes, ou qu’elle rejaillisse sur eux, étant adressée à leur parenté, à leurs amis, à leur nation, à leur profession, à leur nom.

Il apparaît clairement par là qu’aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Car la « guerre » ne consiste pas seulement dans la bataille et dans des combats effectifs ; mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée : on doit par conséquent tenir compte, relativement à la nature de la guerre, de la notion de durée, comme on en tient compte, relativement à la nature du temps qu’il fait.

De même en effet que la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance qui va dans ce sens, pendant un grand nombre de jours consécutifs, de même la nature de la guerre ne consiste pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire. Tout autre temps se nomme « paix ».

C’est pourquoi toutes les conséquences d’un temps de guerre où chacun est l’ennemi de chacun se retrouvent aussi en un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle dont les munissent leur propre force ou leur propre ingéniosité.

Dans un tel État, il n’y a pas de place pour une activité industrieuse, parce que le fruit n’en est pas assuré : et conséquemment il ne s’y trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par mer ; pas de constructions commodes ; pas d’appareil capables de mouvoir et d’enlever les choses qui pour ce faire, exigent beaucoup de force ; pas de connaissances de la face de la terre ; pas de computation du temps ; pas d’arts ; pas de lettres ; pas de société ; et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuels d’une mort violente ; la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève. »

Ce dernier paragraphe est très connu en Angleterre, et pour cause : il fournit admirablement bien l’idéologie dominante anglaise de l’époque de Thomas Hobbes, ainsi que par la suite, avec un État fort gérant un compromis bourgeoisie – aristocratie, au profit de la bourgeoisie principalement.