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Les réactions de l’URSS et du bloc de l’Est au manifeste tchécoslovaque des « 2000 mots »

Le manifeste des « 2000 mots » fut clairement la goutte d’eau faisant déborder le vase. Les tenants du Printemps de Prague l’avaient tout de suite compris et le regrettaient amèrement. Il était en effet inévitable que l’appel à supprimer les forces « conservatrices » impliquaient une réaction virulente de celles-ci. Samuel Kodaj dénonça ainsi la « contre-révolution » à l’assemblée nationale.

Cela n’aurait joué aucun rôle si, derrière, il n’y avait pas le spectre de l’URSS et de la RDA. Le SED d’Allemagne de l’Est était horrifié par les réformes du Parti Communiste de Tchécoslovaquie, car cela impliquait une ouverture à l’Ouest et principalement, obligatoirement, avec l’Allemagne de l’Ouest, tant pour des raisons économiques qu’historiques.

L’URSS s’apercevait pareillement que la frontière orientale de la Tchécoslovaquie touchait l’Ukraine. Qui plus est, la Tchécoslovaquie était située au milieu du bloc de l’Est. Un éventuel basculement de ce pays était de ce fait considéré comme littéralement catastrophique.

Deux pays par contre soutenaient l’initiative de toutes leurs forces : la Roumanie, dont le régime avait pris un tournant nationaliste très agressif, et la Yougoslavie dont le titisme était déjà lié aux pays occidentaux.

Deux pays tenaient une position intermédiaire : la Hongrie et la Bulgarie, qui appréciaient le parcours tchécoslovaque et montraient des signes de soutien, vite abandonnés dès que l’URSS exprimait son courroux.

Alexander Dubček avait été à Moscou les 29 et 30 janvier 1968, pour rassurer l’URSS. Et le 22 février 1968, le dirigeant de l’URSS Léonid Brejnev était venu à Prague pour célébrer les 20 ans de la victoire de février 1948. A cette occasion, il parla de la menace ouest-allemande, ce que firent aussi les dirigeants est-allemand (Walter Ulbricht) et polonais (Władysław Gomułka), les dirigeants hongrois (János Kádár) et bulgare (Todor Jivkov) étant plus mesurés à ce sujet, les dirigeants roumain (Nicolae Ceaușescu) et yougoslave (Veljko Vlahović) n’en parlant pas du tout.

Alexander Dubček et Léonid Brejnev

On ne sera ainsi pas étonné si à la conférence de Dresde de mars 1968 sur la sécurité européenne – organisé littéralement en catastrophe – on retrouve tous ces pays, à ceci près que ni la Roumanie ni la Yougoslavie ne furent invitées.

Cela ne suffit pas pour rassurer la RDA et l’idéologue du SED Kurt Hager attaqua la Tchécoslovaquie lors d’une congrès philosophique à l’occasion du 150e anniversaire de Karl Marx, le 25 mars 1968. Il y dénonça d’abord, de manière voilée, ceux qui pensent que les couches intellectuelles, notamment les écrivains, peuvent diriger le pays, qui convergent avec l’impérialisme quant à la considération que les technologies et la rationalisation de la production sont au-dessus de tout, etc. Puis, le soir, il accusa le gouvernement tchécoslovaque de voir ses affirmations directement reprises par l’Allemagne de l’Ouest.

La Tchécoslovaquie protesta officiellement auprès de l’ambassadeur de RDA à Prague, mais ce fut ensuite la revue soviétique Russie Soviétique qui, le 4 avril 1968, publia un article intitulé « La fraternité des prolétaires – sur les particularités nationales et le caractère général comme loi des normes de la construction socialiste ».

Cette revendication de la primauté du modèle soviétique connut une réponse négative par l’intermédiaire d’Ivan Synek, responsable du Parti Communiste de Tchécoslovaquie pour les rapports avec le Parti Communiste d’Union Soviétique. Dans son article « De la voie spécifique au socialisme – sur certains aspects de l’internationale prolétarien », paru le 19 avril 1968 dans l’organe du PCT, le Rudé právo, il prôna bien entendu « l’application créatrice » des expériences soviétiques, à rebours d’une « copie mécanique ».

A la fin avril, le Parti Communiste de Roumanie protesta contre sa non-invitation à Dresde, alors qu’au même moment une délégation de Bulgarie venait signer à Prague un traité de coopération.

Le 11 mai 1968, le journal moscovite Izvestia (Les nouvelles) publia l’article « La force dirigeante dans la construction du communisme » appelant à rejeter « la non-intervention des partis communistes ou ouvriers dans la vie étatique, économique ou idéologique », car c’est une conception élaborée dans les pays capitalistes pour saboter le socialisme.

Une polémique soviéto-tchécoslovaque éclata ensuite en raison de l’accusation selon laquelle le diplomate Jan Masaryk, fils de Tomáš Masaryk, aurait été tué par des agents soviétiques en 1948. la Pravda publia ensuite le 19 mai 1968 l’article « Socialisme et démocratie » pour dénoncer ceux qui opposent les deux.

jeudi 19 mars 2020


Le Printemps de Prague