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Martin Luther et la réforme protestante - 12e partie : la révolte de la chevalerie

L’intégration de la dynamique de Martin Luther dans le giron des Princes électeurs provoqua un remous général dans la chevalerie. Cette noblesse n’ayant pas réussi à s’élever comme les Princes électeurs voyait son sol s’effondrer sous ses pieds.

L’Église catholique, par ses possessions et ses prérogatives, formait un concurrent puissant à ses propres intérêts. Les succès internationaux de l’empereur renforçait la perspective d’un empire cosmopolite, passant outre la noblesse allemande historique.

Le capitalisme se développant généralisait l’utilisation de l’argent et la noblesse ne pouvait plus se contenter de vivoter à l’écart, en profitant de biens matériels amassés dans l’entourage immédiat. Sa propre consommation grandissante exigeait des moyens financiers, qui disparaissaient.

Même sur le plan militaire, la chevalerie avait perdu sa fonction principale. Il faut bien comprendre ici que les chevaliers, auparavant fer de lance des batailles gérées par la haute aristocratie, avaient perdu leur fonction centrale.

Les chevaliers avaient notamment été défaits par les nouvelles tactiques des armées composées de masses bourgeoises et paysanne, lors des batailles de Morgarten (1315) et de Sempach (1386) qui libérèrent la Suisse des Habsbourg.

L’importance international de cet exemple suisse est très largement sous-estimée et il va de soi qu’ici, cette situation conditionne également la formation de la nation suisse et de ses mentalités. Ce moment-clef est la base pour comprendre l’identité nationale suisse dans sa formation historique, lors de son décrochage des pays allemands qui formeront par la suite l’Allemagne et l’Autriche.

Les défaites face à l’envahisseur ottoman avait également montré l’ampleur du caractère suranné de la chevalerie, à quoi s’ajoutent bien sûr la découverte de la poudre et sa généralisation sur le plan militaire.

On comprend que la chevalerie, appauvrie, n’hésita pas à basculer dans le brigandage, voyant sa situation toujours plus désespérée.

Voici un aperçu de cette situation, présentée par Friedrich Engels dans La guerre des paysans en Allemagne :

« La noblesse moyenne avait presque complètement disparu de la hiérarchie féodale du moyen âge.

Une partie de ses membres étaient devenus de petits princes indépendants, les autres étaient tombés dans les rangs de la petite noblesse.

La petite noblesse, les chevaliers, allait rapidement à sa ruine.

Une grande partie était déjà complètement réduite à la misère et vivait seulement du service des princes, dans des emplois militaires ou civils.

Une autre était dans la vassalité et dans la dépendance des princes. La minorité était dans la dépendance directe de l’Empire.

Le développement de la technique militaire, le rôle croissant de l’infanterie, le progrès des armes à feu diminuèrent de plus en plus son importance militaire en tant que cavalerie lourde et mirent fin en même temps à l’inexpugnabilité de ses châteaux forts.

Tout comme celle des artisans de Nuremberg, l’existence des chevaliers fut rendue superflue par les progrès de l’industrie. Leurs besoins d’argent contribuèrent considérablement à leur ruine.

Le luxe déployé dans les châteaux, la splendeur dont on rivalisait dans les tournois et les fêtes, le prix des armes et des chevaux, augmentèrent avec les progrès du développement social, alors que les sources de revenus des chevaliers et des barons n’augmentaient que très peu, ou même pas du tout. Les guerres privées, avec leurs inévitables pillages et rançons, le brigandage de grands chemins et autres nobles occupations de ce genre devinrent, avec le temps, par trop dangereux.

Les redevances et les prestations des sujets rapportaient à peine plus qu’autrefois. Pour subvenir à leurs besoins croissants, les seigneurs durent recourir aux mêmes moyens que les princes.

L’exploitation des paysans par la noblesse s’aggrava d’année en année. Les serfs furent pressurés jusqu’à la dernière limite, les corvéables chargés, sous toutes sortes de prétextes et d’étiquettes, de nouvelles taxes et prestations.

Les corvées, cens, redevances, droits de tenure, mainmorte, droit d’aubaine, etc., furent augmentés arbitrairement, en violation de tous les anciens contrats. On refusait de rendre la justice ou bien on la vendait, et quand le chevalier ne trouvait plus aucun prétexte pour tirer de l’argent du paysan, il le jetait en prison sans autre forme de procès, et l’obligeait à racheter sa liberté.

Avec les autres ordres, la petite noblesse ne vivait pas non plus en bonne intelligence. La noblesse vassale s’efforçait de devenir noblesse d’Empire.

Celle-ci, à son tour, cherchait à conserver son indépendance. D’où des différends continuels avec les princes. Les chevaliers enviaient le clergé, qui, bouffi d’orgueil comme il l’était alors, leur apparaissait comme un ordre superflu, ses grands domaines et ses immenses richesses indivisibles grâce au célibat et à la constitution de l’Église.

Avec les villes, ils étaient sans cesse aux prises. Ils leur devaient de l’argent, vivaient du pillage de leur territoire, du détroussement de leurs marchands et de la rançon de leurs citoyens faits prisonniers au cours des guerres. Et la lutte de la chevalerie contre tous ces ordres se faisait d’autant plus violente que pour elle aussi la question d’argent devenait davantage une question vitale. »

Deux figures se placèrent à la tête de la chevalerie en révolte, que Friedrich Engels définit comme « la plus nationale » des forces : le lettré Ulrich von Hutten et le chef de guerre Franz von Sickingen, qui historiquement sont considérés comme les hérauts de l’affirmation nationale allemande.

Ulrich von Hutten avait fui à 16 ans une carrière d’ecclésiastique ; il part ensuite à étudier à l’université d’Erfurt, qu’il quitte en raison de la peste pour rejoindre celle de Cologne. Il rejoint ensuite celle de Francfort, tout juste fondé, où il commence sa carrière de poète en latin.

D’esprit aventurier, il est soutenu à un moment par la famille des Lötz, maires de la ville de Greifwald, avec à qui il se brouille et contre qui il publie deux ouvrages polémiques en 1510, Plaintes contre les Lötz.

Il passe ensuite à Wittenberg, à Vienne, à Padoue, Pavi, Bologne, toujours avec de nombreuses péripéties : régulièrement dérobé ou pourchassé, tout en écrivant des ouvrages vantant la nation allemande, ainsi que des pièces de théâtre (Saint Marc, La pêche vénitienne).

Il écrit ensuite une Harangue à l’empereur et un Chant de deuil où il appelle les chevaliers à venger son frère assassiné par le duc de Wurtemberg ; son Panégyrique dédié à l’arrivée du nouvel archevêque de Mayence est un chant patriotique.

Il prend ensuite la défense vigoureuse de Reuchlin, qui s’opposait à l’inquisition cherchant à brûler tous les ouvrages juifs ; il devient même le « poète-lauréat de l’empire ». L’électeur de Mayence le prend sous sa coupe, l’installe à sa cour et l’amène à Paris, avant que finalement Ulrich von Hutten ne rejoigne son château et publie toute une série d’attaques contre l’Église catholique, dont la Triade romaine, dénonçant la tyrannie politique, intellectuelle et bien sûr religieuse.

Voici un extrait d’une oeuvre d’Ulrich von Hutten, intitulé « Personne » :

« Tu demandes qui je suis ? Personne, héros d’illustre mémoire.

Qui est-ce qui s’est donné à lui-même la vie ? Personne.

Qui a toujours existé, qui a vécu en ces temps immémoriaux où les dieux séparèrent et organisèrent le Chaos ? Personne.

Qui existe avant sa naissance ou après rassure ? Personne.

Qui subit ou agit contre la volonté de Dieu ? Personne.

Qui peut tout ? Personne. Qui sait tout par lui-même ? Personne.

Qui demeure éternellement ? Personne. Qui est totalement innocent ? Personne.

Qui échappe à la mort ? Personne. Qui survit à son trépas ? Personne.

Qui, en naissant, ne sait qu’il doit mourir ? Personne.

Qui connait la volonté, les desseins cachés des dieux ? Personne.

Qui sait le présent, le passé, l’avenir ? Personne.

Qui sera sauvé sans le secours de l’eau bénite ? Personne.

Qui est juste, s’il n’a foi dans le Christ ? Personne.

Qui vit satisfait de son sort, qui a appris à rester dam les limites de son destin ? Personne.

Qui ose critiquer le luxe des prêtres et leur vie de débauche, qui ose critiquer le Pape latin ? Personne.

Qui est sage en amour, qui est fidèle en amour ? Personne.

Qui aime son prochain plus que lui-même ? Personne.

Qui peut dénombrer les étoiles du ciel, conseille et classer les productions de la terre et de la mer ? Personne.

Qui peut servir deux maîtres à la fois [allusion à un passage de la Bible] ? Personne.

Qui a sous la main tour ce dont il a besoin, quand il en a besoin ? Personne.

Qui est juste ? Personne. Qui est entièrement heureux ? Personne.

Qui peut être partout à la fois ? Personne.

Qui fera une loi capable de s’imposer à tous les Allemands ? Personne.

Qui a réussi à imposer son joug aux peuples du Rhin ? Personne.

Qui a réussi à s’élever par la pureté de ses mœurs ? Personne.

A qui sa piété a-t-elle valu de hautes dignités à la cour ? Personne.

Qui délivre la ville de Quirinus [Rome] de la tyrannie ? Personne.

Qui se porte au secours de l’Italie souffrante ? Personne.

Qui va faire la guerre aux Turcs barbares, qui fait passer le bien public avant son intérêt privé ? Personne.

Qui, délibérément, choisit la voie la plus sûre, la conduite la plus sage ? Personne.

Qui ose se fier au hasard ? Personne.

Qui ne commet jamais d’erreur, se tient toujours sur ses gardes ? Personne.

Qui saurait plaire à tous, qui est à l’abri de l’envie ? Personne.

Qui peut se vanter de plaire toujours à la multitude stupide ? Personne, Qui reçoit la juste récompense de ses études ? Personne.

Sa lettre à Martin Luther faisant face au pape commence par « Vivat libertas ! Alea est jacta ! Nunc perrumpendum, perrumprendum ! », « Que vive la liberté ! Le sort en est jeté ! Maintenant la rupture, la rupture ! »

Il s’oppose à la destruction des œuvres de Martin Luther, salue celui-ci lorsqu’il brûle la bulle papale l’excommuniant, publiant toute une série de textes en faveur de la révolte.

Cependant, on se doute bien que la position de la chevalerie était intenable. Ni la bourgeoisie, ni les paysans ne pouvaient lui faire confiance, alors qu’une alliance était nécessaire face aux Princes électeurs.

Martin Luther refusa de se placer sous la protection de Franz von Sickingen.

Aussi, l’initiative d’Ulrich von Hutten et de Franz von Sickingen, aussi glorieuse qu’elle fut, reste isolée et fut rapidement écrasée. Friedrich Engels raconte de manière synthétique l’échec de la tentative de la chevalerie de lancer une offensive contre l’Église catholique, de manière unilatérale :

« Sickingen, qui était déjà reconnu comme le chef politique et militaire de la noblesse de l’Allemagne moyenne, et Hutten fondèrent en 1522, à Landau, une ligue de la noblesse rhénane, souabe et franconienne pour une durée de six années, soi-disant dans un but défensif.

Sickingen rassembla une armée, en partie avec ses propres moyens, en partie avec l’aide des chevaliers des environs, recrutant des renforts en Franconie, sur le cours inférieur du Rhin, dans les Pays-Bas et en Westphalie et ouvrit en septembre 1522 les hostilités par une déclaration de guerre à l’électeur-archevêque de Trèves.

Mais tandis qu’il assiégeait Trèves, ses renforts furent coupés par une intervention rapide des princes. Le landgrave de Hesse et l’électeur du Palatinat accoururent au secours de l’archevêque de Trèves, et Sickingen fut obligé de se réfugier dans son château fort de Landstuhl.

Malgré tous les efforts de Hutten et de ses autres amis, la noblesse alliée, intimidée par l’action rapide et concentrée des princes, l’abandonna à son sort. Lui-même fut mortellement blessé rendit Landstuhl et mourut aussitôt après.

Hutten dut s’enfuir en Suisse et mourut quelques mois plus tard dans l’île d’Ufnau, sur le lac de Zurich [en ayant rejoint la grande figure de la Réfome suisse, Huldrych Zwingli].

A la suite de cette défaite et de la mort de ses deux chefs, la puissance de la noblesse en tant que corps indépendant des princes fut brisée. Désormais la noblesse n’apparaît plus qu’au service et sous la direction des princes. »

Il s’agissait de révolutionnaires sans révolution, car la base sociale des chevaliers, de type féodale, était réactionnaire et ne pouvait porter quelque chose de positif.

Ce sera la raison pour laquelle Karl Marx et Friedrich Engels critiqueront le drame Franz von Sickingen écrit par Ferdinand Lassalle, qui joua initialement un rôle important pour le mouvement ouvrier allemand, tout en ayant des traits nationalistes allemandes très prononcés malgré ses origines juives.

Le nationalisme allemand de type réactionnaire fera par la suite toujours de Franz von Sickingen un de ses références centrales, interprétant la fameuse gravure Le Chevalier, la Mort et le Diable d’Albrecht Dürer comme représentant celui-ci (plusieurs années avant sa mort), le présentant comme un mythe, celui du dernier chevalier.

mardi 13 mars 2018


Martin Luther et la réforme protestante