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Martin Luther et la réforme protestante - 13e partie : une charge démocratique encadrée ?

La révolte de la chevalerie se plaçait directement dans un cadre national, mais sa base ne pouvait pas porter de réelle portée démocratique. Les choses étaient totalement différentes avec les couches urbaines mises en branle par Martn Luther.

Ce dernierr fut un auteur particulièrement prolixe, répondant notamment par la polémique et l’injective. A Rome, lorsque le théologien Silvestro Mazzolini da Prierio se lança dans le combat théorique contre Martin Luther, ce dernier répondit par exemple au moyen de sarcasmes.

Le vocabulaire de Martin Luther est d’ailleurs agressif, le pape étant ni plus ni moins l’antéchrist.

Néanmoins, on trouve aussi des explications théologiques et des appels à la mobilisation. Ainsi, lorsqu’il brûle la bulle papale, il publie dans la foulée Pourquoi les écrits du pape et de ses disciples ont été brûlés par le docteur Martin Luther, Allemand, suivi en janvier 1521 d’une Défense de toutes les propositions condamnées par la nouvelle bulle.

Cela tient à sa perspective mobilisatrice démocratique, qu’il formula notamment ainsi, en 1520, dans sa polémique avec le représentant du pape à Leipzig (Von dem Papstum zu Rom wider den hochberühmten Romanisten zu Leipzig) :

« L’Église se compose de tous ceux qui, sur terre, vivent dans la vraie foi, l’espérance et l’amour, en sorte que l’essence, la vie et la nature de la chrétienté n’est pas d’être une assemblée des corps, mais la réunion des cœurs dans une même foi. »

Dans l’un de ses ouvrages majeurs, De la captivité babylonienne de l’Église, il dit en 1520 :

« Le sacrement n’appartient pas aux prêtres, mais à tous. »

Voici également une formulation tout à fait dialectique, qu’il exprime dans De la liberté du chrétien, en 1520 :

« Pour tracer une voie plus accessible aux gens d’esprit simple – c’est à eux seuls que je suis utile – je commence par les deux propositions que voici, sur la liberté et la servitude de l’esprit :

Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses, il n’est assujetti à personne.

L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous.

Ces affirmations paraissent se combattre ; elles seconderont au contraire fort bien notre dessein, pour peu que l’on découvre leur accord.

Car elles sont l’une et l’autre de Paul lui-même :

« Bien que je fusse libre, dit-il en 1 Corinthiens 9, je me suis fait le serviteur de tous » ;

et, en Romains 13, « Ne devez rien à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les autres ».

Or, l’amour est serviable par nature et il cède à celui qui est aimé. De même, bien que Seigneur de toute créature, Christ est né d’une femme, il est venu se mettre sous la loi, tout à la fois libre serviteur, tout ensemble en forme de Dieu et en forme de serviteur. »

Citons ici, pour bien comprendre l’importance capitale de cette question, l’épître aux Galates (5.13-6.9) du Nouveau Testament :

« 13 Frères et soeurs, c’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, ne faites pas de cette liberté un prétexte pour suivre les désirs de votre nature propre. Au contraire, soyez par amour serviteurs les uns des autres.

14 En effet, toute la loi est accomplie dans cette seule parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

15 Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, attention : vous finirez par vous détruire les uns les autres.

16 Voici donc ce que je dis : marchez par l’Esprit et vous n’accomplirez pas les désirs de votre nature propre.

17 En effet, la nature humaine a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit a des désirs contraires à ceux de la nature humaine. Ils sont opposés entre eux, de sorte que vous ne pouvez pas faire ce que vous voudriez.

18 Cependant, si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes pas sous la loi.

19 Les oeuvres de la nature humaine sont évidentes : ce sont [l’adultère,] l’immoralité sexuelle, l’impureté, la débauche,

20 l’idolâtrie, la magie, les haines, les querelles, les jalousies, les colères, les rivalités, les divisions, les sectes,

21 l’envie, [les meurtres,] l’ivrognerie, les excès de table et les choses semblables. Je vous préviens, comme je l’ai déjà fait : ceux qui ont un tel comportement n’hériteront pas du royaume de Dieu.

22 Mais le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi.

23 Contre de telles attitudes, il n’y a pas de loi.

24 Ceux qui appartiennent à [Jésus-]Christ ont crucifié leur nature propre avec ses passions et ses désirs.

25 Si nous vivons par l’Esprit, laissons-nous aussi conduire par l’Esprit.

26 Ne soyons pas vaniteux en nous provoquant les uns les autres, en nous portant envie les uns aux autres. »

On a vu que Martin Luther s’était placé cependant sous l’égide des Princes électeurs, seule force à ses yeux capable de soutenir le mouvement ; c’est le sens de L’appel à la noblesse allemande fut publiée à Wittenberg à 4000 exemplaires à la mi-août 1520, avec des ré-impressions s’ensuivant immédiatement.

Mais de la part de nombreux partisans de Martin Luther, c’était tout à fait secondaire par rapport au mouvement lui-même. Ainsi, André Bodenstein, dit Carlstadt, proclama le 24 janvier 1522 le règlement de la ville de Wittenberg, interdisant la mendicité et la prostitution, les fonds des confréries et des couvents étant réquisitionnés pour l’entretien du culte.

Le culte des images devait être supprimé :

« Les images et autels dans l’église doivent être retirés pour éviter l’idôlatrie, car trois autels sont suffisants en fait d’images. »

La messe fut supprimée, tout comme bien sûr le célibat des religieux et le principe de confession, et de toutes façons la communion sous les deux espèces devait être la norme, avec des prières en allemand. Carlstadt annonça le premier février même que le peuple gouverné serait par sa volonté propre.

Martin Luther écrit une Sincère admonestation à tous les chrétiens pour qu’ils se gardent de la révolte et de la sédition, considérant le 1er mars 1522 qu’il devait sortir en catastrophe de son abri qu’était le château de la Wartbourg, contre l’avis du Prince électeur le protégeant, pour s’opposer à Carlstadt.

A Wittenberg, il tint alors sermons du 9 au 16 mars 1522, pour rétablir ce qu’il considérait être juste. Sa justification dans une lettre à Frédéric le Sage du 7 mars 1522 était très claire : « Satan s’est introduit à Wittenberg ».

« Altesse sérénissime, illustre prince, gracieux seigneur !

J’ai pris très sérieusement en considération le fait que, si je retournais à présent à Wittenberg, sans la permission et contre la volonté de Votre Grâce électorale, cela constituerait pour Votre Grâce électorale (...), pour tout le pays et pour les gens un grand danger - spécialement pour moi-même, qui, banni par l’autorité papale et impériale, devrais m’attendre à la mort à chaque heure.

Mais que dois-je faire ? J’ai des raisons pressantes de revenir, et Dieu m’y oblige et m’appelle (…).

La première raison est que je suis appelé par écrit par l’ensemble de l’Eglise de Wittenberg, avec force supplications et prières (…).

La seconde raison est que, pendant mon absence, Satan s’est introduit à Wittenberg dans ma bergerie et (comme le crie désormais le monde entier et comme cela est vrai) a mis quelques brebis dans un bel état. Il ne m’est pas possible de les apaiser par des écrits, mais il me faut agir en étant présent en personne, en les écoutant et en leur parlant de vive voix.

Ma conscience ne m’a pas permis de m’économiser et de temporiser plus longtemps. »

C’est là la limite historique de Martin Luther : afin de garantir le succès de son entreprise, il auto-limita de lui-même les initiatives populaires qu’il avait contribué à lancer. La charge démocratique que portait son initiative comptait moins pour lui que la possibilité la plus grande du succès.

Aussi, il expulsa les « rebelles » de Wittenberg et fit rétablir le culte en latin, de l’usage des vêtements liturgiques, de la communion sous une seule espèce pour les laïcs.

Il fallait temporiser, aller dans le sens d’une Réforme, conjuguant toutes les forces, sans que rien ne dépasse du cadre. Pour lui, la charge démocratique devait être encadrée pour réussir.

Mais son choix fait à Wittenberg devait avoir des conséquences dramatiques, amenant les forces le soutenant et le pouvant à tenter un passage en force. Martin Luther fut lui-même totalement dépassé par les événements, qu’il ne pouvait alors plus que condamner pour sauver coûte que coûte la position acquise.

jeudi 15 mars 2018


Martin Luther et la réforme protestante