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Martin Luther et la réforme protestante - 24e partie : l’intériorité contre la scolastique

Le choix d’opposition aux paysans amenait une conséquence fondamentale dans la théologie de Martin Luther : elle fermait la possibilité d’aller vers le Saint-Esprit, de l’écouter et de l’exprimer.

C’était la ligne de Thomas Müntzer, qui y voyait un moyen pour le peuple, l’homme du commun, d’enfin s’exprimer et d’aller vers la démocratie.

Il y a donc un déplacement historique de la position de Martin Luther, d’une opposition à l’Église catholique au nom d’une libre expression en se fondant sur l’Evangile, à un piétisme intériorisé reconnaissant une vie intérieure, mais pas d’expression extérieure.

Pour avancer sur ce point, il est fort utile de comprendre l’enjeu théologique qui se profile ici, à travers le concept de syndérèse. Ce terme obscur relève de la scolastique, de l’étude théologique historique de l’Église catholique romaine.

La scolastique formait d’ailleurs le noyau idéologique du christianisme, avec sa manière de penser, de raisonner, de structurer les réflexions, etc. En raison des coups meurtriers provoqués par l’irruption de l’averroïsme en Europe – ce qui donna naissance à l’averroïsme latin – il y eut des tentatives de former une lecture « chrétienne » d’Aristote, pour contrer le matérialisme d’Averroès.

Thomas d’Aquin est la grande figure intellectuelle de ce choix stratégique, qui prétendait défendre la « raison » et à ce titre s’opposait formellement à l’option mystique porté historiquement par Augustin, dont Martin Luther est un prolongement intellectuel.

Le concept de syndérèse a été forgé dans cette perspective scolastique : il consiste en une inclination qui serait naturelle, une tendance à aller vers la religion. Ce serait un reste de nature divine, qui aurait subsisté malgré la sortie d’Adam et Eve du jardin d’Éden.

A quoi ce concept répond-il ? Il répond au principe matérialiste exposé par l’averroïsme selon lequel l’être humain ne pense pas ; la pensée se développant est un reflet plus ou moins correct de la pensée générale, naturelle et logique.

Cette perspective donnera en partie naissance au mythe du bon sauvage, qui est naturellement bon, qui a tendance à vouloir le bien.

La syndérèse est une version religieuse de cette lecture matérialiste du monde : au lieu de tendre de manière naturelle vers les valeurs naturelles, on tend de manière naturelle vers les valeurs divines.

Si dans le judaïsme et l’Islam la religion est « naturelle » et ses lois aussi, et donc l’inclinaison de la syndérèse tend à la fois vers la Nature et la religion (qui sont assimilées, comme en témoigne les exemples de la cacheroute et du halal), ce n’est pas le cas dans le christianisme.

Aussi, la syndérèse de Thomas d’Aquin est une tendance à aller vers les valeurs divines qui s’exprime par des raisonnements. Seulement, on peut se tromper dans les raisonnements : c’est le rôle de l’Église de faire en sorte que l’inclinaison aille dans le bon sens.

Il y a une étincelle de rectitude dans la conscience, mais cette dernière peut se tromper.

Bien entendu, ce concept ne s’est pas forgé en une fois : le concept apparaît véritablement en tant que tel au XIIIe siècle, avec notamment Philippe, chancelier de Paris, auteur d’un Traité de la syndérèse.

Mais son arrière-plan est lié aux premiers chrétiens, qui déjà avaient affaire à la question de la philosophie grecque, des attitudes à adopter, de la nature des tendances des êtres humains, etc.

On a ainsi Jérôme de Stridon qui, au XIVe siècle, aborde la question de la psychologie humaine en traitant de la conception platonicienne et en considérant les regrets ressentis par Caïn après le meurtre de son frère Abel.

Ces regrets témoigneraient de la syndérèse, Jérôme de Stridon expliquant :

« La plupart, suivant Platon, réfèrent la partie rationnelle de l’âme, l’irascible et le concupiscible, ce qu’il appelle le logikon, le thumikon et le epithumêtikon, à l’homme, au lion et au veau (…).

Ils supposent une quatrième partie, qui diffère d’avec les trois autres et leur est supérieure, que les Grecs appellent syndérèse : cette étincelle de la conscience ne s’éteint jamais, pas même dans la poitrine de Caïn après qu’il ait été rejeté du paradis et grâce à laquelle nous savons que nous péchons et que nous sommes vaincus par les plaisirs ou la colère, et lorsque nous sommes abusés par de fausses raisons ».

Jérôme de Stridon fera également un rapprochement de ces quatre éléments avec le tétramorphe, les « quatre vivants », les quatre animaux ailés tirant le char de la vision d’Ezéchiel (la face rationnel est la face humaine, la face de lion est liée à l’irascible et au fiel, la face de veau est liée concupiscible et au foie, la face d’aigle étant alors justement l’étincelle de conscience, siégeant dans le cœur.

Ce dernier élément est au-dessus des trois autres, permettant donc que « nous sentons quand nous péchons ».

Bonaventure y voit une conscience morale, Thomas d’Aquin par contre y voit une disposition pratique, expliquant dans sa fameuse Somme théologique que :

« C’est pourquoi on dit que la syndérèse incite au bien et proteste contre le mal, quand, par les premiers principes, nous nous mettons à la recherche [de ce qu’il faut faire] et jugeons ce que nous avons trouvé. »

Il y eut donc des débats pour savoir si l’inclinaison était une faculté, une disposition, si elle était plutôt libre-arbitre ou relevait de la raison.

Et on peut voir aisément que la mystique rhénane affirme que la syndérèse relève de la conscience morale ; tant Martin Luther que Thomas Müntzer considère que la religion, en quelque sorte, est un élan du cœur.

La ligne historique de l’Église catholique romaine est opposée à cela, même si elle a toujours laissé des espaces à ligne qu’on peut appeler « du cœur », celle de Bonaventure, lorsqu’il explique par exemple au sujet de la contemplation mystique, de son anéantissement mystique :

« C’est cette faveur secrète que nul ne connaît s’il ne la reçoit et que nul ne reçoit s’il ne la désire, et que nul ne désire si ce n’est celui qui est enflammé jusqu’au fond des entrailles par le feu du Saint-Esprit, que Jésus-Christ a porté sur cette terre. »

Mais l’Église catholique romaine n’hésitera pas à écraser violemment les tendances allant trop loin en ce sens et relativisant la hiérarchie ; c’est la raison de la mise à l’écart et de la destruction violente du jansénisme.

Et c’est en ce sens que Martin Luther exprime une réticence historique à la scolastique, qui culmine en révolte générale contre elle. Matin Luther, sur le plan des idées, exprime une révolte contre Saint-Thomas et sa tentative de battre les philosophes sur leur propre terrain.

Citons ici ce qu’il dit, entre autres, dans sa Controverse sur la théologie scolastique, en 1517 :

« XXXIX Nous ne sommes pas maîtres de nos actes, mais nous en sommes serfs, depuis le commencement jusqu’à la fin. Contre les philosophes.

XL : Nous ne sommes pas rendus justes en accomplissant des œuvres justes, mais, rendus justes, nous accomplissons des œuvres justes. Contre les philosophes.

XLI Presque toute l’éthique d’Aristote est la plus détestable ennemie de la grâce. Contre les scolastiques.

XLII C’est une erreur de prétendre que l’opinion d’Aristote sur la félicité ne répugne pas à la doctrine catholique. Contre les morales.

XLIII C’est une erreur de dire : on ne devient pas théologien sans Aristote. Contre l’opinion commune.

XLIV Bien au contraire, on ne devient pas théologien sinon sans Aristote.

XLV. Affirmer qu’un théologien non logicien est un monstrueux hérétique constitue un propos monstrueux et hérétique. Contre l’opinion commune. (…)

XLIX. Si la forme syllogistique se trouvait dans les choses divines, l’article de la Trinité serait su et non cru.

L : En bref, tout Aristote est à la théologie comme les ténèbres à la lumière. »

Il n’y a par conséquent pas de rationalité possible :

« IV. C’est pourquoi la vérité est que l’homme, devenu mauvais arbre, ne peut que vouloir et faire le mal (…).

VI. C’est un mensonge que la volonté puisse se conformer naturellement au juste commandement. Contre Scot, Gabriel.

VII. Mais elle provoque nécessairement, sans la grâce de Dieu, l’acte vicieux et mauvais.

VIII. Il ne s’ensuit pas pour cela qu’elle soit naturellement mauvaise, c’est-à-dire de la nature du mal, selon le dire des manichéens.

IX. Elle est cependant, naturellement et inévitablement, une nature mauvaise et viciée. »

Par conséquent, le statu de l’être humain est intérieur seulement :

« XVII : L’homme ne peut vouloir naturellement que Dieu soit Dieu ; bien au contraire, il veut être lui-même Dieu et que Dieu ne soit pas Dieu. (…)

XXIX : La meilleure et l’infaillible préparation à la grâce, et l’unique disposition à cette grâce résident dans l’élection et la prédestination éternelles de Dieu. (…).

XCV : Aimer Dieu, c’est se haïr soi-même, et ne rien connaître sauf Dieu. »

Le choix de Martin Luther de se placer sous la direction des Princes électeurs n’était pas qu’un choix opportuniste, cela répondait à une vision déjà négative de la possibilité pour l’être humain de s’affirmer justement uniquement de manière négative.

jeudi 5 avril 2018


Martin Luther et la réforme protestante