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Martin Luther et la réforme protestante - 5e partie : « mais quiconque aura parlé contre l’Esprit saint »

Eyn deutsch Theologia assume donc une forme très poussée de panthéisme ; tout être humain porte une dignité fondamentale. On lit, dans une approche qui est précisément celle de « maître » Eckhart :

« Quand on dit que quelque chose est ou se produit contre Dieu, l’afflige et le peine, on doit savoir qu’aucune créature, en tant qu’elle est, vit, a savoir, force, capacité et autres choses semblables, ne l’afflige ou le peine ; rien de tout cela n’est contre Dieu.

Que l’esprit malin ou l’homme soit, vive et autres choses semblables, tout cela est bien et est de Dieu, car tout cela est Dieu par son essence et son origine.

Dieu, en effet, est l’être de tous les étants, la vie de tous les vivants, la sagesse de tous les sages, car toutes les choses ont leur être plus vraiment en Dieu qu’en elles-mêmes ; il en est de même aussi de toute leur capacité, de tout leur savoir, de toute leur vie et de toutes les autres choses semblables ; si ce n’était pas, Dieu ne serait pas tout ce qui est bien.

Toute créature est donc bonne et ce qui est bien est aimé de Dieu. »

De manière encore plus claire, on lit :

« Les créatures sont une indication et une voie à Dieu et à l’éternité. »

En se tournant vers la totalité, la mystique rhénane gommait le rôle de l’Église comme intermédiaire entre le matériel et le spirituel, grâce à ce qui est en quelque sorte l’interposition du Christ entre les deux mondes, en tant que Fils de Dieu, lui-même Dieu, Dieu fait homme.

Et c’est justement Martin Luther qui a fait publier Eyn deutsch Theologia, auquel il d’ailleurs donné le titre. Voici le préambule de l’ouvrage ;

« Jésus – Marie – Jean

Avant-propos au sujet du Francfortois.

Ce petit livre, le Dieu tout-puissant l’a dicté par l’intermédiaire d’un homme sage, perspicace, vraiment son ami, qui fut autrefois Chevalier Teutonique, prêtre et custode [c’est-à-dire chargé de l’inspection] dans la maison des Chevaliers Teutoniques à Francfort ; il enseigne une ample connaissance de la vérité divine et, en particulier, comment et à quoi on peut discerner les vrais et bons amis de Dieu et aussi les mauvais et faux esprits libres qui sont si nuisibles à la Sainte Église. »

Martin Luther considérait que cet ouvrage avait une importance capitale ; il expliquait qu’il s’agissait de son influence majeure aux côtés de la Bible et des écrits d’Augustin.

Cependant, il y a un obstacle majeur : le principe de hiérarchie. En effet, selon le christianisme historiquement, l’irruption du Christ a abouti à une Église centralisée, véritable pôle mystique dont la hiérarchie correspond à celle censée exister dans le ciel.

Toute la question de la naissance du protestantisme repose sur comment dépasser cet écueil, cette contradiction entre l’appel égalitaire du Saint-Esprit et le respect de la hiérarchie. C’est cela qui va déterminer le protestantisme organisé par Martin Luther.

Comment s’en sort justement Eyn deutsch Theologia ?

Le premier souci qui se pose ici à la personne lisant l’oeuvre est que la théologie allemande fait référence au Pseudo-Denys l’aréopagite, le grand théoricien de la théologie négative, mais également des principes hiérarchiques justifiés par la nature divine de l’Église.

De manière fidèle, la théologie allemande présente sa conception selon laquelle l’âme peut avoir une idée du paradis dans la mesure où la personne parvient à se détourner des sens, de la sensibilité, de la raison et du raisonnement, afin de sortir de soi-même et d’arriver à la non-connaissance.

On retrouve fort logiquement la même démarche en trois étapes pour atteindre le divin : il faut se purifier, être éclairé, illuminé, s’unifier avec Dieu. Et on a également encore la division tripartite à l’intérieur de cette division tripartite :

« La purification appartient à celui qui commence ou être humain repentant, et se déroule également de manière tripartite : avec la repentance et la souffrance en raison du péché, avec la confession complète, avec un repentir porté jusqu’au bout.

L’illumination appartient aux êtres humains en croissance et se déroule également de manière tripartite, c’est-à-dire dans le rejet dédaigneux du péché, dans la pratique de la vertu et des bonnes œuvres, et dans la souffrance volontaire par rapport à toute tentation et adversité.

L’unification concerne l’être humain parvenu jusqu’à la complétude et se déroule aussi de manière tripartite, qui est : dans la pureté et la sincérité du cœur, dans l’amour divin et la contemplation de Dieu, créateur de toute chose. »

Cette lecture est entièrement celle du Pseudo-Denys l’aréopagite ; cette division tripartite est également à l’origine chez lui de sa lecture hiérarchisée de l’Église.

Martin Luther ne pouvait pas ne pas le savoir.

On retrouve également dans la théologie allemande un point qui est commun avec Augustin : l’idée selon laquelle les êtres humains sont morts avec Adam, mais renaissent par Jésus-Christ. En apparence, il n’y a rien d’original.

C’est pourtant le grand paradoxe du protestantisme qui se révèle ici. En effet, culturellement le protestantisme accorde une importance capitale à l’Ancien Testament ; le choix de prénoms tirés de celui-ci deviendra par exemple une norme protestante.

Cependant, la perspective aboutissant au protestantisme relève d’une lecture mystique s’appuyant uniquement sur la figure du Christ, un Christ ayant donné naissance au Saint Esprit auquel il faudrait se connecter pour, par l’accession du martyr du Christ, revenir à Dieu.

La culture de l’Ancien Testament n’existe aucunement, alors qu’elle sera justement prétexte à l’inspiration par la suite ; on a une approche entièrement christo-centrée. Et la clef, c’est le Saint-Esprit qui s’exprime à partir de Jésus.

Il y a le Père, le Fils, mais aussi le Saint-Esprit ; c’est le fameux mystère de la « trinité ». Cet élément totalement sous-estimé ou oublié par les historiens, y compris du matérialisme dialectique jusque-là malheureusement, alors que c’est un élément capital.

Voici ces lignes d’une importance capitale que l’on trouve dans l’Évangile selon Matthieu (12:31 et 32) :

« Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui n’amasse pas avec moi dissipe.

Aussi je vous le dis, tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas remis.

Et quiconque aura dit une parole contre le fils de l’homme, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde, ni dans l’autre. »

C’est le Saint-Esprit qui permet la saisie de Dieu et c’est par là que va passer le protestantisme, trouvant un accès au-delà de l’Église catholique.

lundi 26 février 2018


Martin Luther et la réforme protestante