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Mao Zedong : Contre le style stéréotypé dans le Parti − 1942

Mao Zedong
Contre le style stéréotypé dans le Parti [1]
8 février 1942

Le camarade Kai-feng vient de nous faire connaître le but de la réunion d’aujourd’hui. Et je voudrais parler maintenant de la manière dont le subjectivisme et le sectarisme se servent du style stéréotypé du Parti comme instrument de propagande ou mode d’expression. Nous combattons le subjectivisme et le sectarisme, mais si nous ne liquidons pas en même temps le style stéréotypé du Parti, ils pourront y trouver refuge. Si, par contre, nous en finissons également avec le style stéréotypé, nous aurons fait “échec et mat” au subjectivisme et au sectarisme, et alors ces deux monstres, apparaissant sous leur vrai jour, seront aisément détruits, comme des rats qui traversent la rue sous les cris de “Tuez-les ! Tuez-les !”

Si celui qui écrit dans le style stéréotypé du Parti ne le fait que pour lui-même, ce n’est pas grave. Mais s’il montre son écrit à quelqu’un, le nombre des lecteurs se trouve doublé et le dommage causé n’est déjà plus si mince. Si, par surcroît, cet écrit est affiché ou polycopié, publié dans les journaux ou édité sous forme de livre, l’affaire devient sérieuse, car il pourra influencer beaucoup de monde. Or, ceux qui écrivent dans le style stéréotypé du Parti veulent toujours être lus par un grand nombre de personnes. Donc, il est de toute nécessité de dénoncer ce style stéréotypé et d’en finir avec lui.

Le style stéréotypé du Parti est une variété du style stéréotypé étranger contre lequel, il y a déjà longtemps, s’est dressé Lou Sin [2]. Pourquoi donc l’appelons-nous style stéréotypé du Parti ? Parce que, outre son exotisme, il sent un peu le terroir. Peut-être pourrait-on aussi le tenir pour une sorte de création ! Qui donc peut prétendre que chez nous on n’a produit aucune œuvre de création ? En voilà une ! (Éclats de rire.)

Le style stéréotypé existe depuis longtemps dans notre Parti ; et il a même constitué parfois un problème grave, notamment dans la période de la Révolution agraire.

D’un point de vue historique, le style stéréotypé du Parti représente une réaction contre le Mouvement du 4 Mai.

A l’époque du Mouvement du 4 Mai, les gens aux idées nouvelles ont combattu la langue écrite classique et préconisé le style de la langue parlée, ils ont combattu les vieux dogmes et préconisé la science et la démocratie ; tout cela était parfaitement juste. Le mouvement était alors dynamique, progressiste et révolutionnaire. Les classes dominantes éduquaient les étudiants dans la doctrine de Confucius, obligeaient le peuple à croire au système confucéen comme à un dogme religieux, et tous les écrits étaient rédigés dans la langue classique. Bref, les écrits et l’enseignement des classes dominantes et de leurs acolytes étaient alors, tant par le contenu que par la forme, dans le genre du style stéréotypé et des dogmes. C’étaient là de vieux clichés et de vieux dogmes. L’un des grands mérites du Mouvement du 4 Mai est d’avoir montré au peuple toute la laideur repoussante de ces vieux clichés, de ces vieux dogmes, et de l’avoir appelé à se dresser contre eux. Un autre grand mérite lié au précédent est la lutte que le Mouvement a menée contre l’impérialisme, la lutte contre les vieux clichés et les vieux dogmes n’en restant pas moins une de ses grandes contributions. Mais, par la suite, le style stéréotypé étranger et les dogmes étrangers ont fait leur apparition, et certains camarades, dans notre Parti, contrevenant au marxisme, les ont développés jusqu’à en faire quelque chose de subjectiviste, de sectaire et un style stéréotypé du Parti. Et nous avons là les nouveaux clichés et les dogmes nouveaux. Ceux-ci se sont si profondément enracinés dans l’esprit de beaucoup de nos camarades qu’il nous faut faire aujourd’hui de grands efforts pour nous en débarrasser. Il apparaît donc que le mouvement dynamique, progressiste et révolutionnaire de la période du “4 Mai”, dirigé contre les vieux clichés et dogmes féodaux, fut transformé par certains en son contraire et donna naissance à des clichés et à des dogmes nouveaux. Ces derniers n’ont rien de dynamique, progressiste et révolutionnaire, mais sont figés, rétrogrades, et représentent un obstacle pour la révolution. Cela signifie que le style stéréotypé étranger ou le style stéréotypé du Parti constituent une réaction contre la nature même du Mouvement du 4 Mai. Cependant, ce Mouvement présentait aussi des faiblesses. Beaucoup de ses dirigeants ignoraient encore l’esprit critique marxiste, et leurs méthodes étaient généralement bourgeoises, c’est-à-dire formalistes. Ils avaient bien raison de se dresser contre les vieux clichés et les vieux dogmes, et de préconiser la science et la démocratie. Mais dans les jugements qu’ils portaient sur les conditions de leur temps, sur l’histoire et sur les choses de l’étranger, ils manquaient de cet esprit critique propre au matérialisme historique ; pour eux, une chose était-elle mauvaise, elle l’était absolument et entièrement, une chose était-elle bonne, elle l’était absolument et entièrement. Cette manière formaliste d’aborder les problèmes a affecté tout le développement ultérieur du Mouvement qui, au cours de son évolution, s’est divisé en deux courants. Certains reçurent en héritage son esprit scientifique et démocratique et le remodelèrent sur la base du marxisme ; c’est ce que firent les communistes et quelques marxistes en dehors du Parti. D’autres s’engagèrent dans la voie de la bourgeoisie, et ce fut le glissement du formalisme vers la droite. Mais même chez les membres du Parti communiste, l’unanimité faisait défaut ; certains d’entre eux, manquant d’une solide connaissance du marxisme, dévièrent et tombèrent dans l’erreur du formalisme, c’est-à-dire dans le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti ; ce fut le glissement du formalisme vers “la gauche”. Le style stéréotypé du Parti constitue donc, d’une part, une réaction contre les éléments positifs du Mouvement du 4 Mai et, de l’autre, un héritage, le prolongement ou le développement des éléments négatifs de ce Mouvement ; il n’est nullement un phénomène fortuit. Comprendre ce fait nous sera utile. Si, à l’époque du Mouvement du 4 Mai, la lutte contre les vieux clichés et les vieux dogmes était une tâche révolutionnaire et indispensable, c’est également aujourd’hui pour nous une tâche révolutionnaire et indispensable que de critiquer, à la lumière du marxisme, les nouveaux clichés et les nouveaux dogmes. Sans le combat mené durant le Mouvement du 4 Mai contre les vieux clichés et les vieux dogmes, le peuple chinois n’aurait pu se libérer idéologiquement de leurs entraves et la Chine n’aurait pu espérer obtenir sa liberté et son indépendance. La période du Mouvement du 4 Mai ne fut que l’étape initiale de ce combat, et la libération définitive du peuple tout entier de l’emprise des vieux clichés et des vieux dogmes exige encore de grands efforts et reste une tâche immense à accomplir sur la voie de la transformation révolutionnaire. Si nous ne combattons pas aujourd’hui les nouveaux clichés et les nouveaux dogmes, l’esprit du peuple chinois sera prisonnier d’un autre formalisme. Tant que les effets produits par le poison du style stéréotypé chez une partie de nos camarades (une partie seulement, bien entendu) ne seront pas détruits, tant que les erreurs de dogmatisme qu’ils ont commises ne seront pas éliminées, il sera impossible de susciter un esprit révolutionnaire dynamique, de se défaire de cette attitude erronée à l’égard du marxisme qui est devenue une habitude, de diffuser largement et de développer le marxisme authentique ; en outre, nous ne serons pas en mesure de combattre vigoureusement l’influence exercée sur l’ensemble du peuple par les vieux clichés et les vieux dogmes ni l’influence exercée sur beaucoup de nos concitoyens par les clichés et les dogmes étrangers, et nous ne réussirons pas à les balayer complètement.

Le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti sont antimarxistes tous les trois ; ils ne répondent pas aux besoins du prolétariat, mais à ceux des classes exploiteuses. Ils sont, dans notre Parti, un reflet de l’idéologie petite-bourgeoise. La Chine est un pays où la petite bourgeoisie est une classe fort nombreuse ; notre Parti se trouve environné par cette vaste classe, et un nombre considérable de ses membres en sont même issus ; ceux-ci ont introduit inévitablement à leur suite plus ou moins d’idées petites-bourgeoises dans le Parti. Si le fanatisme des révolutionnaires petits-bourgeois n’est pas contenu, si leur vision unilatérale des choses n’est pas corrigée, ils peuvent aisément engendrer le subjectivisme et le sectarisme, dont l’un des modes d’expression est le style stéréotypé étranger ou le style stéréotypé du Parti.

Il n’est pas facile d’éliminer ces phénomènes et d’en balayer toutes les traces. La tâche doit s’accomplir d’une façon appropriée, c’est-à-dire au moyen d’arguments convaincants. Si nos arguments sont bien exposés et avancés à propos, ils seront efficaces. L’argumentation consiste avant tout à secouer le malade en lui criant : “Tu es malade !” pour qu’il transpire d’effroi, puis à lui dire gentiment de suivre un traitement.

Analysons maintenant le style stéréotypé du Parti et voyons où gît le mal. Et, pour combattre le poison par le poison, nous allons dresser, à l’instar du style stéréotypé des “essais en huit parties” [3], un réquisitoire en “huit points” qu’on pourrait appeler huit chefs d’accusation.

Premier crime du style stéréotypé du Parti : se livrer à un verbiage interminable et vide de sens. Certains de nos camarades aiment à écrire des articles très longs mais sans substance, exactement pareils aux “longs et malodorants bandages de pieds d’une paresseuse”. Pourquoi écrivent-ils des articles aussi longs et néanmoins aussi vides ? Il ne peut y avoir qu’une seule explication, c’est qu’ils sont bien décidés à ne pas être lus des masses. Si les articles sont interminables et vides de substance, les masses secoueront la tête au premier regard qu’elles y jetteront ; comment auraient-elles envie de les lire ? Il ne reste à nos auteurs qu’à en imposer aux naïfs, tout en exerçant sur eux une mauvaise influence, tout en leur faisant prendre de mauvaises habitudes. Le 22 juin de l’année dernière, l’Union soviétique est entrée dans une guerre gigantesque contre l’agression ; or, l’allocution que Staline a prononcée le 3 juillet n’est pas plus longue qu’un éditorial de notre journal Kiéfangjepao. Si l’un de nos honorables messieurs avait dû l’écrire, c’eût été terrible, il lui aurait fallu au bas mot plusieurs dizaines de milliers de caractères. Nous sommes en temps de guerre, et nous devons apprendre à écrire des articles plus courts et plus condensés. Il n’y a pas eu, jusqu’à maintenant, d’opérations militaires à Yenan, mais nos troupes du front sont engagées chaque jour dans la bataille, et les gens de l’arrière disent tous combien ils sont occupés ; si les articles sont trop longs, qui les lira ? Certains camarades du front aiment aussi écrire de longs rapports. Ils se donnent beaucoup de peine pour les rédiger et les envoient ici pour que nous les lisions. Mais qui a le courage de les lire ? Si les articles longs et vides ne sont pas bons, les articles courts et vides seraient-ils meilleurs ? Non, bien sûr. Il faut en finir avec tous les vains bavardages. Cependant, la tâche première et primordiale est de jeter au plus vite à la poubelle les longs et malodorants bandages de pieds de la femme paresseuse. Certains demanderont : “Mais Le Capital n’est-il pas très long ? Comment faire alors ?” C’est très simple : poursuivez sa lecture. Un proverbe dit : “Changez de chanson quand vous changez de montagne” ; et un autre : “Ajustez votre appétit au mets et le vêtement à votre taille”. Tout ce que nous entreprenons doit être fait selon les circonstances, et il en va de même quand il s’agit de rédiger des articles ou de faire des discours. Nous sommes contre le style stéréotypé des écrits interminables et vides de sens ; cela ne veut pas dire que sera bon tout ce qui est court. Si, en temps de guerre, nous avons besoin d’articles courts, nous avons encore plus besoin d’articles substantiels. Les articles sans contenu sont ce qu’il y a de plus inadmissible et de plus répréhensible. Cela vaut aussi pour les discours ; il faut en finir avec les tirades vides et interminables.

Deuxième crime du style stéréotypé du Parti : prendre un air affecté et prétentieux destiné à intimider les gens. Certains écrits de ce style ne sont pas seulement interminables et vides de sens, mais aussi remplis de propos prétentieux visant délibérément à intimider, et il y a là un poison des plus pernicieux. On peut encore dire des articles interminables et vides qu’ils sont enfantins, mais le recours à cet air affecté et prétentieux en vue d’intimider n’est plus seulement de l’enfantillage, c’est carrément de la malhonnêteté. Lou Sin a critiqué ceux qui agissaient de la sorte, en disant : “Insulter et intimider n’est pas combattre” [4]. Ce qui est science n’a jamais peur de la critique, car la science est vérité et ne craint nullement la réfutation. Mais le subjectivisme et le sectarisme, tels qu’on les trouve dans les écrits et discours du style stéréotypé du Parti, en ont une peur terrible, tant ils sont pusillanimes ; et leur seule ressource est de prendre un air prétentieux pour intimider les gens, croyant pouvoir, par là, leur fermer la bouche et se proclamer vainqueurs. Les articles d’une pareille prétention, loin de refléter la vérité, ne constituent pour elle qu’un obstacle. La vérité n’a que faire de l’intimidation ; elle s’impose par des paroles et des actes sincères. Deux expressions apparaissaient souvent dans les articles et discours de nombreux camarades : “lutte à outrance” et “attaques sans merci”. Ces procédés sont absolument nécessaires quand il s’agit de faire face à l’ennemi ou à l’idéologie ennemie, mais il est faux d’en user à l’égard de nos camarades. Il arrive souvent que des ennemis et des idées propres aux ennemis se glissent dans le Parti, comme il est dit dans l’Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S, au point 4 de la Conclusion. Nous devons indubitablement recourir à la lutte à outrance ou aux attaques sans merci contre nos ennemis, parce que ce sont précisément de tels moyens que ces canailles emploient contre nous, et que toute indulgence à leur égard nous ferait tomber dans les pièges mêmes qu’ils nous tendent. Mais nous ne devons pas user des mêmes procédés envers les camarades auxquels il arrive de commettre des erreurs ; envers eux il faut appliquer la méthode de la critique et de l’autocritique, telle qu’elle est décrite dans l’Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S. au point 5 de la Conclusion. Si, dans le passé, certains de nos camarades en menaçaient d’autres d’une “lutte à outrance” et d’“attaques sans merci”, c’est que, d’une part, ils n’avaient pas analysé le cas des personnes auxquelles ils s’en prenaient, et que, d’autre part, ils cherchaient à user d’intimidation en prenant un air affecté et prétentieux. Cette intimidation est inadmissible, quelles que soient les personnes à qui l’on a affaire. Totalement inopérante envers l’ennemi, la tactique d’intimidation ne peut que nuire à nos camarades. Elle est habituelle aux classes exploiteuses comme au Lumpenproletariat, mais le prolétariat n’en a que faire. Pour le prolétariat, l’arme la plus acérée et la plus efficace ne peut être qu’une attitude scientifique, sérieuse et combative. La vie du Parti communiste n’est pas fondée sur l’intimidation, mais sur la vérité du marxisme-léninisme, sur la recherche de la vérité dans les faits, sur la science. Quant à vouloir parvenir à la renommée et à une haute position au moyen de l’affectation et de la prétention, inutile de dire à quel point ce dessein est méprisable. Bref, tous les organismes, lorsqu’ils prennent des décisions ou lancent des directives, et tous les camarades, lorsqu’ils écrivent des articles ou prononcent des discours, doivent s’appuyer sur la vérité du marxisme-léninisme et viser à l’utile. C’est seulement ainsi que la victoire pourra être assurée dans la révolution ; tout le reste est vain.

Troisième crime du style stéréotypé du Parti : tirer au hasard, sans tenir compte de l’objectif. Il y a quelques années, j’ai vu sur les murailles de Yenan le mot d’ordre suivant : “Ouvriers et paysans,unissez-vous pour remporter la victoire dans la Guerre de Résistance contre le Japon !” Le contenu du mot d’ordre n’était pas mauvais, mais dans le mot 工人 [kongjen = ouvriers], le caractère 工 [kong] était écrit, avec le trait perpendiculaire en zigzag. Et le caractère 人 [jen] ? Il était devenu, trois petits traits obliques ayant été ajoutés à son jambage de droite. Le camarade qui les avait écrits était sans aucun doute un disciple des anciens lettrés, mais qu’il ait écrit de tels caractères sur les murailles d’une ville comme Yenan et à l’époque de la Guerre de Résistance, voilà qui n’est guère compréhensible. Peut-être avait-il fait le vœu de ne pas être lu par les simples gens ; il est en effet difficile de trouver une autre explication. Les communistes qui veulent vraiment faire de la propagande doivent tenir compte de leur public, penser à ceux qui liront leurs articles et les caractères qu’ils auront tracés et à ceux qui écouteront leurs discours et leurs propos ; sinon, cela signifierait qu’ils se sont mis dans la tête de n’être lus ni écoutés de personne. Beaucoup s’imaginent que tout ce qu’ils écrivent et disent est compréhensible pour tout le monde, mais en fait ce n’est souvent pas du tout le cas ; si ce qu’ils écrivent et disent est du style stéréotypé du Parti, comment voulez-vous que les gens le comprennent ? Le dicton “jouer du luth devant un buffle” implique une raillerie à l’égard de l’auditoire. Si nous l’interprétons au contraire dans le sens du respect de l’auditoire, la raillerie retombe alors sur l’exécutant. Pourquoi s’acharne-t-il à jouer sans se demander pour qui ? Le pire, c’est que le style stéréotypé du Parti a tout du cri du corbeau et n’en persiste pas moins à assommer les masses populaires avec ses croassements. En décochant une flèche, il faut viser la cible ; en jouant du luth, il faut penser à l’auditoire ; peut-on écrire des articles et faire des discours sans tenir compte de ses lecteurs et de ses auditeurs ? Lorsque vous voulez vous lier d’amitié avec quelqu’un, pouvez-vous devenir son ami intime si vous ne vous comprenez pas, si chacun ignore ce que l’autre a au fond du cœur ? Nos propagandistes n’arriveront à rien s’ils ne font que bavarder sans chercher à savoir quel est leur public, sans l’étudier et l’analyser.

Quatrième crime du style stéréotypé du Parti : tenir un langage plat et insipide, comparable à un piésan [5]. Ces individus que les Changhaïens qualifient de “petits piésan” sont, exactement comme le style stéréotypé du Parti, ratatinés et repoussants. Si un article ou un discours ne fait que reprendre les mêmes termes, et sonne comme un devoir d’écolier sans feu ni vigueur, n’est-ce pas que le langage en est plat, insipide, et repoussant d’aspect comme un piésan ? Si quelqu’un, entré à sept ans à l’école primaire, fréquente l’école secondaire quand il devient adolescent et termine à plus de vingt ans ses études universitaires sans avoir eu de contact avec les masses populaires, il n’y a pas lieu de s’étonner si son langage est pauvre et monotone. Mais nous sommes un parti révolutionnaire, nous travaillons pour les masses ; si nous n’apprenons pas la langue des masses, nous ne pourrons mener à bien notre travail. Beaucoup de nos camarades qui s’occupent actuellement de la propagande n’apprennent pas la langue. Leur propagande est très ennuyeuse, et peu de gens aiment à lire leurs articles ou à écouter leurs discours. Pourquoi doit-on apprendre la langue, et y consacrer beaucoup d’efforts ? Parce qu’on ne peut avoir une bonne connaissance de la langue sans une étude assidue. Premièrement, il faut apprendre la langue auprès du peuple. Le vocabulaire du peuple est très riche et vivant, il reflète la vie réelle. Comme beaucoup d’entre nous n’ont pas appris la langue à fond, nos articles et nos discours contiennent peu de passages qui soient vivants, précis et vigoureux ; ils présentent tout au plus un corps décharné comme un piésan, repoussant de maigreur, et nullement le corps d’un homme en bonne santé. Deuxièmement, il faut emprunter aux langues étrangères ce dont nous avons besoin. Nous ne devons pas utiliser les expressions étrangères de manière machinale ou abusive, mais puiser dans les langues étrangères ce qui est bon et ce qui nous est utile. L’ancien vocabulaire chinois étant insuffisant, beaucoup de mots dans notre lexique d’aujourd’hui sont empruntés aux langues étrangères. Par exemple, nous tenons aujourd’hui une réunion de kanpou [cadres] ; or le mot kanpou est d’origine étrangère. Nous devons assimiler davantage encore de ce qu’il y a de neuf à l’étranger, non seulement des idées progressistes, mais aussi des termes nouveaux. Troisièmement, il faut également apprendre ce qu’il y a de vivant dans la langue de nos pères. Comme nous ne nous sommes pas suffisamment appliqués à l’étude de la langue, nous n’avons pu utiliser pleinement et rationnellement ce qui reste de vivant — et ce n’est pas peu — dans la langue de nos pères. Evidemment, nous nous opposons résolument à l’utilisation des expressions et des allusions déjà mortes, voilà qui est clair ; mais nous devons recueillir en héritage ce qui est bon et valable. Les gens les plus intoxiqués par le style stéréotypé du Parti ne se donnent pas la peine d’étudier ce qu’il y a d’utile dans la langue populaire, dans les langues étrangères et dans la langue de nos pères ; aussi les masses n’accueillent-elles pas avec faveur leur propagande plate et insipide, et nous non plus, nous n’avons pas besoin de propagandistes si médiocres et si incompétents. Qu’entend-on par propagandistes ? Sont des propagandistes non seulement les enseignants, les journalistes, les écrivains et les artistes, mais aussi tous nos cadres. Par exemple, les commandants de l’armée. Ils ne font pas de déclarations publiques, mais ils doivent parler aux soldats et entrer en contact avec le peuple ; qu’est-ce donc sinon de la propagande ? Dès qu’on adresse la parole à quelqu’un, on fait de la propagande. Et à moins d’être muet, on a toujours quelque chose à dire à quelqu’un. Voilà pourquoi nos camarades doivent absolument étudier la langue.

Cinquième crime du style stéréotypé du Parti : avoir la manie de ranger les points traités dans l’ordre des signes cycliques comme dans une pharmacie chinoise. Jetez un coup d’œil dans n’importe quelle pharmacie chinoise, et vous verrez des armoires aux tiroirs innombrables, chacun muni d’une étiquette : angélique, rehmannia, rhubarbe, mirabilite, et tout ce que vous voulez. Cette méthode a été adoptée aussi par nos camarades. Dans leurs articles et discours, dans leurs livres et rapports, ils utilisent d’abord les chiffres chinois en caractères majuscules, ensuite les chiffres chinois en caractères minuscules, puis les signes cycliques et les douze signes du zodiaque chinois, puis encore les lettres majuscules A, B, C, D, les lettres minuscules a, b, c, d, les chiffres arabes, et que sais-je encore ! Nos ancêtres et les étrangers ont heureusement créé tant de symboles à notre usage que nous pouvons ouvrir sans peine une pharmacie chinoise ! Un article qui, bourré de tels symboles, ne soulève, n’analyse, ne résout aucun problème et ne se prononce ni pour ni contre quoi que ce soit reste en fin de compte une pharmacie chinoise et n’a pas de contenu déterminé. Je ne dis pas que les signes cycliques et autres symboles ne doivent pas être utilisés, mais que cette manière de traiter les problèmes est erronée. Beaucoup de nos camarades ont pris goût à la méthode de la pharmacie chinoise, qui est en fait la plus terre à terre, la plus enfantine et la plus vulgaire des méthodes. C’est la méthode formaliste, qui classe les choses d’après leurs signes extérieurs et non d’après leurs liens internes. Si, en se fondant uniquement sur les signes extérieurs des choses, on bâtit un article, un discours ou un rapport avec un amas de concepts qui n’ont aucun lien interne entre eux, on ne fait que jongler avec les concepts, ce qui peut amener d’autres personnes à en faire autant, à se contenter d’énumérer des phénomènes dans l’ordre des signes cycliques, au lieu de faire fonctionner leur cerveau pour examiner les problèmes, de réfléchir à l’essence même des choses. Qu’est-ce qu’un problème ? C’est la contradiction inhérente à une chose. Partout où la contradiction n’a pas été résolue, il y a problème. Du moment que le problème existe, on est dans l’obligation de prendre parti pour un côté et contre l’autre, et on doit le poser. Pour poser un problème, il faut tout d’abord procéder à une enquête et à une étude générales sur les deux aspects fondamentaux du problème, c’est-à-dire de la contradiction, afin de pouvoir saisir la nature même de cette contradiction ; c’est là le processus pour dégager un problème. En faisant une enquête et une étude concernant ce problème dans ses traits généraux, on peut le dégager, le poser, mais on ne peut encore le résoudre. Pour le résoudre, il faut entreprendre une enquête et une étude systématiques et minutieuses ; c’est le processus d’analyse. Poser un problème exige également l’analyse, sinon on ne pourra, dans l’amoncellement confus et disparate des phénomènes, discerner où gît le problème, c’est-à-dire la contradiction. Mais le processus d’analyse dont il est question ici est un processus d’analyse systématique et minutieuse. Il arrive souvent qu’un problème étant posé on ne puisse le résoudre, car, faute d’avoir décelé les liens internes des choses, faute d’avoir soumis le problème à une analyse systématique et minutieuse, on ne voit pas encore clairement les aspects du problème et on ne peut encore en faire la synthèse ni par conséquent lui donner de solution adéquate. Un article ou un discours, s’il est important, et qu’il indique une direction à suivre, pose toujours un problème, l’analyse, puis en fait la synthèse, afin de montrer la nature de ce problème et le moyen de le résoudre ; la méthode formaliste n’est d’aucun secours. Or, la méthode formaliste, enfantine, terre à terre, vulgaire et qui évite tout travail cérébral est très répandue dans notre Parti ; nous devons donc la dénoncer afin que chacun puisse apprendre comment utiliser la méthode marxiste pour aborder, poser, analyser et résoudre les problèmes ; c’est alors seulement que notre travail pourra être mené à bien et que notre cause révolutionnaire pourra triompher.

Sixième crime du style stéréotypé du Parti : ne témoigner d’aucun sens des responsabilités, causer du mal à tout le monde. Tout ce que je viens de dénoncer est dû en partie au manque de maturité et en partie à un sens insuffisant des responsabilités. Prenons, par exemple, l’action de faire notre toilette ; nous nous débarbouillons chaque jour, et beaucoup d’entre nous le font plus d’une fois, ils se regardent soigneusement dans une glace en guise d’enquête et d’étude (éclats de rire), de crainte qu’il y ait quelque chose qui n’aille pas. Quel sens élevé des responsabilités ! Si, en écrivant des articles ou en faisant des discours, nous témoignions du même sens des responsabilités qu’en nous débarbouillant, ce ne serait déjà pas si mal. Gardez-vous d’offrir au public ce qui n’est pas bon à montrer ! Sachez que vos articles et discours vont influencer la pensée et l’action des autres ! S’il arrive qu’un homme ne se lave pas le visage pendant un jour ou deux, ce n’est évidemment pas bien ; et si, quand il se lave, il laisse encore une ou deux traces de saleté sur son visage, ce n’est pas bien joli non plus ; mais enfin cela ne fait pas grand mal. Il en est tout autrement des articles et des discours, qui sont destinés uniquement à influencer les autres ; et pourtant c’est cela que nos camarades prennent à la légère ; c’est intervertir l’ordre d’importance des choses. Beaucoup écrivent des articles ou font des discours sans étude préalable, sans préparation ; et quand ils ont terminé un article, ils le publient hâtivement, sans même se donner la peine de le relire une ou deux fois comme ils auraient soin de se regarder encore dans la glace après s’être débarbouillés. Le résultat revient souvent à ceci : “Ils écrivent mille mots au fil de la plume, mais ils sont à dix mille lis du sujet” ; de tels écrivains ont l’air d’avoir du génie, mais en fait ils ne font que du mal à tout le monde. Nous devons nous débarrasser de cette mauvaise habitude, née du manque de sens des responsabilités.

Septième crime du style stéréotypé du Parti : empoisonner tout le Parti, nuire à la révolution.

Huitième crime : conduire, par sa diffusion, le peuple et le pays au désastre. Ces deux crimes sont clairs en eux-mêmes et se passent de commentaire. En d’autres termes, si on n’élimine pas le style stéréotypé du Parti, si on lui donne libre cours, les conséquences peuvent en être très graves. C’est le poison du subjectivisme et du sectarisme qui se cache dans le style stéréotypé du Parti, et si ce poison se répand, ce sera désastreux pour le Parti comme pour le pays.

Ces huit chefs d’accusation constituent notre déclaration de guerre au style stéréotypé du Parti.

En tant que mode d’expression, non seulement le style stéréotypé du Parti ne vaut rien pour traduire l’esprit révolutionnaire, il réussit encore sans peine à l’étouffer. Pour permettre à l’esprit révolutionnaire de se développer, nous devons rejeter ce style et le remplacer par un style marxiste-léniniste vivant, respirant la fraîcheur et la vigueur. Celui-ci existe depuis longtemps, mais il demande à être enrichi et répandu partout. Quand nous aurons éliminé le style stéréotypé étranger et le style stéréotypé du Parti, le style nouveau, enrichi et popularisé, fera gagner du terrain à la cause révolutionnaire du Parti.

Le style stéréotypé du Parti n’apparaît pas seulement dans les articles et les discours, mais aussi dans la manière dont se déroulent nos réunions : “Premièrement, ouverture ; deuxièmement, rapport ; troisièmement, discussion ; quatrièmement, conclusions ; cinquièmement, clôture.” Cette procédure mécanique, répétée partout à chaque réunion, qu’elle soit grande ou petite, ne relève-t-elle pas justement du style stéréotypé du Parti ? Le “rapport” présenté à la réunion contient souvent les mêmes points : “Premièrement, situation internationale ; deuxièmement, situation intérieure ; troisièmement, situation dans la Région frontière ; quatrièmement, situation dans notre secteur de travail.” Les réunions durent souvent du matin jusqu’au soir, et même ceux qui n’ont rien à dire y vont de leurs discours, comme si, en se taisant, ils eussent manqué à leur devoir envers les autres. Bref, cette tendance à s’accrocher à des formes et à des pratiques anciennes et rigides, sans tenir compte de la situation réelle, ne devrait-elle pas être éliminée également ?

A l’heure actuelle, nombreux sont ceux qui réclament une transformation totale, orientée vers un style national, scientifique et populaire ; c’est très bien. Mais subir une “transformation totale”, c’est changer de la tête aux pieds, en dedans et au dehors ; or, certains qui ne se sont même pas imposé un “petit changement” n’en crient pas moins à la “transformation totale”. Je conseillerais à ces camarades de commencer par s’imposer un “petit changement” avant de passer à la “transformation totale”, sinon ils ne réussiront pas à s’arracher au dogmatisme et au style stéréotypé du Parti, c’est ce qu’on appelle “viser trop haut pour ses faibles moyens” ou “avoir un trop grand idéal pour un talent médiocre”, ce qui ne donnera rien. Celui qui, par exemple, parle d’une transformation totale en faveur d’un style populaire, mais ne cherche en fait que ce qui plaît à son petit groupe, devrait prendre bien garde, car il pourrait rencontrer un jour, dans la rue, quelqu’un de la masse qui lui demanderait : “Monsieur, faites-moi, s’il vous plaît, une démonstration de votre transformation totale !” et l’interpellé serait alors dans un bel embarras. Ceux qui ne se contentent pas de crier à la transformation totale du style dans le sens populaire, mais tiennent vraiment à la réaliser doivent se mettre sérieusement à l’école des simples gens ; sinon aucune “transformation totale” n’est possible. Il y a des gens qui réclament tous les jours à grands cris un style populaire, mais sont incapables de prononcer trois phrases dans la langue du peuple ! De toute évidence, ils ne se sont jamais mis dans la tête de prendre des leçons auprès des simples gens, et ce qu’ils appellent de leurs vœux n’est toujours que le style particulier à leur petit groupe.

Une brochure intitulée Guide pour la propagande, qui contient quatre textes, a été distribuée à cette réunion ; je conseille à nos camarades de la lire et de la relire.

Le premier de ces textes est tiré de l’Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S. et traite de la manière dont Lénine faisait de la propagande. Il décrit, entre autres, comment Lénine rédigeait un tract :

« Sous la direction de Lénine, l’“Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière” de Pétersbourg fut la première à réaliser en Russie la fusion du socialisme avec le mouvement ouvrier. Lorsque dans une fabrique une grève éclatait, l’“Union de lutte”, qui connaissait parfaitement la situation dans les entreprises par les membres de ses cercles, réagissait immédiatement en publiant des tracts, des proclamations socialistes. Ces tracts dénonçaient l’oppression dont les ouvriers étaient victimes de la part des fabricants ; ils expliquaient comment les ouvriers devaient lutter pour la défense de leurs intérêts et ils exposaient les revendications ouvrières. Les tracts proclamaient toute la vérité sur les plaies du capitalisme, sur la vie misérable des ouvriers, sur leur accablante journée de 12 à 14 heures, sur leur situation de parias. On y trouvait également les revendications politiques appropriées.

Remarquez bien : “connaissait parfaitement la situation” et “proclamaient toute la vérité” !

"Fin 1894, Lénine écrivit, avec le concours de l’ouvrier Babouchkine, le premier de ces tracts d’agitation contenant un appel aux ouvriers grévistes de l’usine Sémiannikov, à Pétersbourg.

Pour rédiger un tract, il est nécessaire de consulter les camarades qui connaissent la situation. C’est sur de telles enquêtes, sur une telle étude que Lénine se fondait pour écrire et travailler.

Chacun de ces tracts élevait puissamment le moral des ouvriers. Ils se rendaient compte qu’ils étaient aidés, défendus par les socialistes » [6].

Sommes-nous d’accord avec Lénine ? Si oui, nous devons travailler dans son esprit. Nous devons agir à la manière de Lénine et non nous livrer à un verbiage interminable et vide de sens, ou tirer au hasard, sans tenir compte de l’objectif, ou encore nous estimer infaillibles et jouer les fanfarons.

Le second texte est tiré d’un discours de Dimitrov au VIIe Congrès de l’Internationale communiste. Que disait Dimitrov ? Il disait ceci :

« Il faut apprendre à parler aux masses, non pas la langue des formules livresques, mais la langue des champions de la cause des masses, dont chaque parole, chaque idée reflète les pensées et les sentiments des millions de travailleurs.

... l’assimilation de nos décisions par les grandes masses est impossible si nous n’apprenons pas à parler une langue intelligible aux masses. Nous ne savons pas toujours, loin de là, parler simplement, concrètement, en nous servant des images familières et compréhensibles aux masses. Nous ne savons pas encore renoncer aux formules abstraites et apprises par cœur. Regardez de plus près nos tracts, nos journaux, nos résolutions et nos thèses, et vous verrez qu’ils sont souvent rédigés en un langage tellement lourd que même nos militants ont de la peine à les comprendre et, à plus forte raison, les simples ouvriers. »

Eh bien, Dimitrov n’a-t-il pas mis le doigt sur notre point faible ? Il est vrai que le style stéréotypé du Parti existe aussi bien à l’étranger qu’en Chine, et il s’agit donc d’une maladie très répandue. (Rires.) Mais en tout cas nous devons nous guérir au plus vite de la nôtre, suivant les indications du camarade Dimitrov :

« Chacun de nous doit tenir ceci pour une loi, une loi bolchévik, une règle élémentaire :

Lorsque tu écris ou que tu parles, il faut toujours songer à l’ouvrier du rang qui doit te comprendre, ajouter foi à ton appel et être prêt à te suivre. Il faut songer à celui pour qui tu écris, à celui à qui tu parles » [7].

Voilà l’ordonnance rédigée pour nous par l’Internationale communiste, une ordonnance qu’il nous faut exécuter. C’est une “loi” !

Le troisième texte, tiré des Œuvres complètes de Lou Sin, est la réponse de cet auteur à la revue Peiteoutsatche [8] sur l’art d’écrire. Que disait Lou Sin ? Il formulait huit règles à observer par ceux qui écrivent, et je voudrais en mentionner quelques-unes.

Règle 1 : “Accorder une attention soutenue aux choses les plus diverses ; observer davantage et ne pas écrire si l’on n’a pas vu grand-chose.”

Il disait d’“accorder une attention soutenue aux choses les plus diverses”, et non à une seule chose ou à la moitié d’une chose. Il recommandait d’“observer davantage” et non de jeter un simple coup d’œil sur les choses. Or, que faisons-nous ? Ne serait-ce pas justement le contraire et ne nous mettons-nous pas à écrire quand nous n’avons pas vu grand-chose ?

Règle 2 : “Ne pas se forcer à écrire quand on n’a rien à dire.”

Or, que faisons-nous ? N’est-il pas vrai que nous nous forçons à écrire beaucoup, même quand, de toute évidence, nous n’avons rien en tête ? C’est adopter une attitude irresponsable que de prendre sa plume et de “se forcer à écrire” sans enquête ni étude préalables.

Règle 4 : “Relire au moins deux fois ce qu’on vient d’écrire et s’efforcer de biffer impitoyablement les mots, phrases et alinéas qui ne sont pas indispensables. Plutôt condenser la matière d’un roman en une scène qu’étirer la matière d’une scène en un roman.”

Confucius conseillait d’“y réfléchir à deux fois” [9], et Han Yu disait aussi : “Le succès d’une entreprise est dû à la réflexion” [10] ; ces remarques se rapportent aux temps anciens. Aujourd’hui, les choses sont devenues si complexes que pour certaines d’entre elles il ne suffit même plus d’y réfléchir trois ou quatre fois. Lou Sin parlait de “relire au moins deux fois”, mais combien de fois au maximum ? Il ne l’a pas dit.A mon avis, il convient de relire au moins une douzaine de fois un article important et de le remanier soigneusement avant de le publier. Les écrits sont le reflet des choses et des phénomènes objectifs qui, étant enchevêtrés et complexes, demandent qu’on les étudie à plusieurs reprises afin de pouvoir les refléter correctement ; montrer à cet égard de l’inattention et de la négligence, c’est ignorer les notions élémentaires de l’art d’écrire.

Règle 6 : “Ne pas fabriquer des épithètes ou termes analogues que personne ne peut comprendre, en dehors de leur auteur.”

Nous avons “fabriqué” beaucoup trop d’expressions que “personne ne peut comprendre”. Il y a des phrases qui s’allongent jusqu’à quarante ou cinquante mots, bourrées d’“épithètes ou termes analogues que personne ne peut comprendre”. Et nombreux sont ceux qui se réclament inlassablement de Lou Sin, mais qui, en réalité, lui tournent le dos !

Le dernier texte de la brochure traite du style national de notre propagande ; il a été adopté par la sixième session plénière du Comité central issu du VIe Congrès du Parti communiste chinois. Cette session a eu lieu en 1938, et nous avons dit à l’époque :

« Si [les communistes chinois]... parlaient du marxisme sans tenir compte des particularités de la Chine, ce ne serait qu’un marxisme abstrait et vidé de tout son contenu. »

Nous voulions dire par là que tout vain bavardage sur le marxisme doit être combattu, et que nous, communistes, qui vivons en Chine, nous devons étudier le marxisme en liaison avec la réalité de la révolution chinoise.

« Il faut en finir avec le style stéréotypé étranger, passer moins de temps en bavardages creux sur des notions abstraites et mettre le dogmatisme au rancart, pour faire place à un air et à un style chinois, pleins de fraîcheur et de vie, qui plaisent à l’oreille et à la vue des simples gens de chez nous. Séparer le contenu internationaliste de la forme nationale, c’est le propre des gens qui n’entendent rien à l’internationalisme. Quant à nous, nous devons les lier étroitement l’un à l’autre. Les graves erreurs qui existent sur ce point dans nos rangs doivent être soigneusement corrigées. »

Ce document appelle à en finir avec le style stéréotypé étranger, mais, dans la pratique, certains camarades continuent encore à le répandre. Il demande qu’on passe moins de temps en bavardages creux sur des notions abstraites, mais certains camarades persistent à bavarder plus que jamais. Il demande qu’on mette le dogmatisme au rancart, mais certains camarades veulent le remettre en usage. Bref, beaucoup n’ont rien voulu retenir du rapport adopté par la sixième session plénière, comme s’ils avaient pris le parti de s’y opposer.

Le Comité central a décidé que nous devions nous débarrasser complètement du style stéréotypé du Parti, du dogmatisme, etc. ; aussi ai-je parlé longuement. J’espère que nos camarades réfléchiront à ce que j’ai dit et l’analyseront, que chacun d’eux fera l’analyse de son propre cas. Chacun de nous doit s’examiner soigneusement, discuter avec ses amis intimes et les camarades de son entourage les points qu’il aura éclaircis, et corriger réellement ses propres défauts.


[1Discours prononcé par le camarade Mao Zedong à une réunion de cadres à Yenan.

[2Le style stéréotypé étranger, développé et propagé par des intellectuels superficiels de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie après le Mouvement du 4 Mai 1919, a eu cours pendant longtemps dans les rangs de la culture révolutionnaire. Dans nombre de ses œuvres, Lou Sin a combattu ce style introduit dans la culture révolutionnaire et l’a condamné en ces termes :
Le style stéréotypé, qu’il soit vieux ou nouveau, doit être éliminé complètement… Si, par exemple, on ne sait qu’“injurier”, “intimider” et même “prononcer des verdicts” tout en se refusant à employer d’une manière concrète, selon les exigences de la réalité, les formules élaborées par la science pour expliquer les faits, les phénomènes nouveaux de chaque jour, et si l’on se contente de copier des formules toutes faites et de les utiliser à tout propos et hors de propos, c’est là aussi un genre de style stéréotypé. (“Réponse à Tchou Sieou-hsia”)

[3Voir “Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine”, note 36, Œuvres choisies de Mao Zedong, tome I, p. 285.

[4Titre d’un essai écrit par Lou Sin en 1932 et appartenant au recueil : “Dialecte du Nord à l’accent du Sud”, Œuvres complètes de Lou Sin, tome IV.

[5On appelait piésan, à Changhaï, les vagabonds qui ne se livraient à aucun travail utile, ne vivaient que de mendicité et de chapardage, et étaient généralement très maigres.

[6Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S., chapitre premier, section 3.

[7G. Dimitrov : “Pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme”, discours de conclusion au VIIe Congrès de l’Internationale communiste, sixième partie : “Avoir une ligne juste n’est pas encore suffisant”.

[8La revue mensuelle Peiteoutsatche (La Grande Ourse) était éditée par la Ligue des Ecrivains chinois de Gauche en 1931-1932. L’article de Lou Sin : “Réponse à la Rédaction de la revue Peiteoutsatche” figure dans le recueil “Deux cœurs”, Œuvres complètes de Lou Sin, tome IV.

[9Voir Entretiens de Confucius, livre V, “Kongyé Tchang”.

[10Han Yu (768-824), écrivain célèbre de la dynastie des Tang. Dans son “Introduction à la science”, il écrit : “Le succès d’une entreprise est dû à la réflexion, et l’échec à l’irréflexion.”

dimanche 8 février 1942


Oeuvres de Mao Zedong